‹ Monsieur chasse !Chapitre 45 sur 46 · Scène XIV

Scène XIV

MORICET, LÉONTINE, puis DUCHOTEL

Moricet

Par exemple, voilà ce qu’on peut appeler un incident d’audience !

Léontine

Ah ! bien ! si vous croyez que cela modifie en rien mes idées ! Il a pu donner le change au commissaire, mais pas à moi. (Changeant de ton.) En attendant, puisque nous sommes seuls, profitez-en pour me rendre ma lettre.

Moricet

Ah ! c’est vrai, au fait… Où est mon pantalon ? (Il va le prendre sur la cheminée où il l’avait déposé tout roulé et redescendant au n 1.) C’est la journée aux pantalons, aujourd’hui !

Léontine, le pressant

Allons ! voyons ! Vous ferez des mots après !

Moricet

Voilà ! voilà ! (Ils prennent chacun le pantalon par un des côtés de la ceinture et Moricet fouille dans les différentes poches.) La poche du revolver… rien… (Cherchant dans une des poches de côté.) Mon porte-monnaie, mon mouchoir, c’est pas dans cette poche. (Cherchant dans l’autre.) Un tire-bouchon. Ah ! c’est celui d’hier ?… Celui à partir duquel vous avez eu le revirement.

Léontine, le pressant

Oui, oui, dépêchez-vous !

Moricet, explorant le fond de la poche et soudain l’air hagard

Eh bien, et la lettre ?… Allons bon ! il n’y a pas de lettre  ! Elle n’y est plus !

Léontine

Pas de lettre ! Voyons !… voyons, cherchez bien.

Moricet

Mais il n’y a pas à chercher… (Montrant le pantalon.) Voilà une jambe ! Voilà l’autre !… Je n’en ai que deux.

Duchotel, le nez sur le vêtement

Eh bien, qu’est-ce que vous faites là ?

Moricet, interloqué

Hein ?… Euh ! (Ne sachant que dire.) Je montrais mon pantalon à madame Duchotel.

Duchotel, le faisant pirouetter

Ah ! C’est bien intéressant !… (Changeant de ton, à Léontine avec aplomb.) Eh bien ! tu as vu, hein ! Ce farceur de Gontran ! Qui est-ce qui aurait pu se douter, là ! avec madame Cassagne !… c’était Gontran !

Léontine, sournoise

Oui, oui ! (À part.) Attends un peu !…

Duchotel

Quand je pense que tu as pu me soupçonner un moment !… c’était ce gamin !

Léontine, avec une assurance jouée

Oui ! oh ! ça ne m’a pas autrement étonnée. Il y avait longtemps que Gontran m’avait confié ses relations avec madame Cassagne.

Duchotel, changeant de ton

Quoi ?

Léontine, avec un étonnement simulé

Comment ! Vous ne saviez pas qu’il était du dernier bien avec elle ?

Duchotel

Non ? (À part.) Ah ! ça, c’était donc vrai ?

Léontine, retournant le poignard dans la plaie

C’est même pour le dépenser avec elle qu’il vous empruntait de l’argent !

Duchotel, suffoqué

Avec elle !… C’est ça ! c’est moi qui payais… je payais pour deux !

Léontine, même jeu

Seulement, ce qui le chiffonnait, ce pauvre garçon, c’est qu’il paraît qu’elle avait aussi un vieux.

Duchotel, piqué au vif

Un vieux ! Qu’est-ce qui a dit ça ?

Léontine, même jeu

Elle !… à lui !

Duchotel, même jeu

Comment un vieux !… Voilà des façons de parler ! C’est pas possible qu’elle ait dit ça ! elle ! elle ! « un vieux ! »

Léontine, sournoise

Qu’est-ce que ça vous fait ?

Duchotel, avec conviction

Tiens ! Je ne suis pas un vieux !

Léontine, lui mettant la main sur l’épaule

Ah ? vous… ?

Duchotel, se sentant pris

Hein ? euh ! non, je veux dire…

Moricet, qui redescend de la cheminée où il est allé poser le pantalon, lui donnant un coup de coude. — Blagueur.

Fais attention, tu vas t’enferrer.

Duchotel, à Moricet, le repoussant du coude

Eh ! Tu m’ennuies, toi !

Léontine, railleuse

Je crois que vous vous êtes coupé, mon ami !

Duchotel, cherchant à se rattraper

Non, non. Je vais t’expliquer.

Léontine, lasse de tous ces mensonges

Mais avouez donc ! Voyons ! vous voyez bien que je suis édifiée ! C’était vous qui étiez cette nuit chez madame Cassagne.

Duchotel, se sentant acculé et à bout de raisons

Eh ! bien après tout, oui, là ! Je vois que je n’en sors pas avec tous ces mensonges ; j’aime mieux avouer carrément. Oui, j’étais cette nuit chez madame Cassagne !

Léontine

Allons donc ! Vous vous décidez ?

Duchotel, simplement avec la conviction la plus sincère

Je ne sais pas mentir !

Léontine, allant à Moricet

Ah ! Il ne sait pas mentir !

Moricet, souriant pour complaire à Léontine

Oui, oui. (Changeant de ton.) Euh ! Dites donc, si j’allais par là ?

Léontine, l’arrêtant

Du tout, vous n’êtes pas de trop ! (À Duchotel.) Monsieur, tout est fini entre nous.

Duchotel, petit garçon

Oh ! Léontine, voyons, pardonne-moi !

Léontine

Jamais de la vie !

Duchotel, même jeu

Oh ! voyons ! (S’adressant à Moricet.) Mais dis donc quelque chose, toi, tu ne dis rien ?

Moricet

Mais si, mais si ! (À Léontine, avec la plus profonde indifférence.) Voyons, madame !…

Duchotel

Là tu vois, écoute-le ! je te jure que je ne reverrai plus jamais madame Cassagne !… ni elle, ni d’autres.

Léontine

Oui, ça se dit !

Moricet, machinalement et sans même s’apercevoir qu’il charge Duchotel

Oui, ça se dit ! ça se dit.

Duchotel

Mais tais-toi donc toi, si c’est tout ce que tu sais dire. (À Léontine.) Plus d’infidélités, plus de chasse, plus de bourriche ! (Subitement et comme s’il allait faire un grand aveu.) Et tiens !… la bourriche : rien ne me force à te le dire : eh bien, elle venait de chez le marchand de comestibles ! (Se méprenant au rire railleur de Léontine et avec dignité.) Parole d’honneur !… Même si tu ne me crois pas, voici la note. (Il tâte ses différentes poches et tire de celle de son veston la lettre de Léontine ; il l’a déjà dans la main quand la mémoire lui revient.) Mais non ! au fait, je l’ai jetée au feu, mais alors qu’est-ce que ce papier ?

Léontine, tressaillant et se serrant instinctivement contre Moricet

Ma lettre !

Moricet, même jeu

Oh !

Duchotel, qui a ouvert le papier — À Léontine

Tiens, c’est de toi…

Léontine, se précipitant sur son mari pour lui prendre la lettre

Oui, oui, je sais !

Duchotel, la lettre dans la main gauche et sans la quitter des yeux, tout en écartant sa femme de la main droite

Mais non, laisse donc !

Léontine et Moricet, à part, morts de peur

Dieu !

Duchotel, lisant avec componction

« Mon ami !… Je n’ai qu’une parole… à l’heure qu’il est il n’y a plus d’obstacle entre nous »… (Remémorant.) « Il n’y a plus d’obstacle entre nous… » (Parlé !) À propos de quoi m’écrivais-tu donc ça ?

Léontine, très embarrassée

Mais je ne sais pas !

Moricet, intervenant

Euh ! voilà : c’était un soir…

Duchotel

Quoi ? Quoi ? De quoi te mêles-tu, toi ! est-ce que tu peux savoir ? (Reprenant sa lecture.) « Libre de moi-même, c’est à vous que je m’engage. » (Poussant un cri.) Ah !

Léontine et Moricet, tressaillant

Quoi ?

Duchotel, simplement et convaincu

Je sais !

Léontine et Moricet, à part et la gorge sèche

Il sait.

Duchotel, bien posément, comme un homme qui évoque un souvenir

C’est un ou deux jours avant nos fiançailles ! (Moricet et Léontine se regardent ahuris pendant que Duchotel poursuit sa lecture.) Dites-vous bien que si j’agis de la sorte, c’est parce qu’ « il » l’a bien voulu ! (Parlé.) Parfaitement ! « il »… c’était son père !

Moricet

Ah ?

Duchotel, avec conviction

Oui.

Moricet, à part

Ouf !

Duchotel, à Léontine

Eh ! bien, tu ne le croirais pas, je ne me la rappelais pas du tout, cette lettre-là.

Léontine, sur un ton de reproche joué

Oh ! Comment, tu ne…

Duchotel, vivement comme s’il se reprochait cet oubli

Oh ! mais maintenant, je me la rappelle très bien ! Et tiens, Léontine, en souvenir de ce bon temps… en souvenir du moment où tu m’as écrit cette lettre… pardonne-moi !

Léontine, passant à droite

Oh ! ça jamais !

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