‹ Monsieur chasse !Chapitre 8 sur 46 · Scène VIII

Scène VIII

MORICET, DUCHOTEL, en gilet et avec un pantalon neuf

Duchotel, entrant de droite et tout en parlant se dirigeant par le fond vers la glace de la cheminée.

Dis donc ! Hein ? Qu’est-ce que tu penses de ce pantalon ?

Moricet, d’un air méprisant, sans même regarder

Oh ! il est très joli ! très joli !

Duchotel

Mais oui, il est très joli… On vient de faire le pareil à Gontran, ainsi c’est tout dire.

Moricet

Oh ! alors… À propos, je te remercie de la façon dont tu as rangé mon volume.

Duchotel, descendant à gauche

Ah ! Tu l’as trouvé ?

Moricet

Oui ! sous le bahut !

Duchotel, comme d’un acte tout naturel

Ah ! oui… oui… en effet, c’est moi qui l’ai mis pour remplacer le pied… Je n’avais rien d’autre sous la main… (Aimablement.) Comme quoi un livre sert quelquefois à quelque chose.

Moricet, vexé

Ce n’est pas pour cela que je l’ai écrit… Et moi qui ai pris la peine de te dédier une de mes meilleures pages…… Vraiment, pour le cas que tu fais de mes œuvres …

Duchotel

Il y a une page qui m’est dédiée ?

Moricet

Si tu l’avais ouvert, ce livre, tu l’aurais vu… Tiens, page 91… J’ai intitulé ça « Navrance ».

Duchotel

Tu dis ?

Moricet, répétant

« Navrance. » C’est le titre du sonnet. (Lisant.) « À Justinien Duchotel. »

Duchotel, lui serrant la main par-dessus la table

Merci !

Moricet, lisant en scandant les vers avec la complaisance d’un poète qui s’écoute

Ami, crois-moi, la vie est bien une chimère,
Aussi quand je te vois gai, malgré tout cela,
Je me dis : « Le cher homme est heureux et prospère !
Il ne pense donc pas qu’un jour son tour viendra ! »

Duchotel

Hein ? Eh bien ! dis donc, tu es gai, toi !

Moricet, le faisant taire et continuant

Chut !

Et c’est pour moi, dès lors, une tristesse amère
Qui me crispe, à penser que tout être s’en va !
Je ne puis plus te voir sans me dire : misère !
Où serai-je, moi, quand il ne sera plus là !

Duchotel, passant à droite

Ah ! mais, dis donc, tu m’embêtes, tu sais, tu m’embêtes, avec tes navrances.

Moricet, voulant continuer sa lecture

Non…

Duchotel, se méprenant sur le sens de ses paroles

Si !

Moricet, même jeu

Non…

Duchotel, même jeu

Je te dis que si !

Moricet, se levant

« Non !… » c’est le commencement du vers.

Non, je ne puis pas croire à la fin éternelle,
Je rêve une autre vie et plus douce et plus belle
Qui nous attend après, dans un monde plus beau.

Duchotel

Dis donc, il y en a long comme ça ?

Moricet

Mon Dieu, c’est un sonnet.

Duchotel

Oui, ça m’est égal… Je te demande s’il y en a long, parce que je vais te dire, l’essayeur m’attend.

Moricet, piqué

Va donc, je serais désolé de te retenir.

Duchotel

Oui, je n’ai pas de temps à perdre à cause de l’heure, sans ça !… Mais je te remercie, tu sais…

Moricet

Oui… de rien… de rien.

Duchotel, revenant

Alors, tu le trouves bien, mon pantalon ?

Moricet, narquois

Un poème ! (À part.) Bourgeois, va !

Duchotel, entrant dans la chambre et parlant à la cantonade, premier plan à droite

Je vous disais donc que l’entournure gauche est beaucoup trop étroite.

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