Chapitre 1
M. Ripois franchit le seuil du restaurant du Littoral,les mains à fond dans ses poches, un cigare entre les dents et s’arrêta quelques instants sur le trottoir.
Dans Cambridge Circus les voitures tournoyaient comme un vol de goélands, traversant la place pour s’enfoncer dans Charing Cross Road ou dans Shaftesbury Avenue, en longues courbes rapides et faciles comme des coups d’ailes. Leur défilé incessant s’accompagnait d’une grande clameur égale faite du ronflement des moteurs et du bruit crépitant des pneus sur le sol, ressac monotone, que les appels de trompe et les hurlements des sirènes perçaient comme des cris.
Il n’y avait pas de ciel. Les regards levés n’allaient pas plus loin qu’une voûte indéfinie, sans couleur, qui pouvait être un manteau de brume, ou l’obscurité de la nuit, ou le vide d’un éther sans étoiles. Mais, au niveau du sol, l’atmosphère était presque libre de brouillard, et les mille lumières formaient sur les places et les rues une couche de clarté dans laquelle le trafic humain se mouvait avec assurance. Au-dessus de cette couche illuminée collée à la terre, le reste du monde s’oubliait dans la nuit.
D’un geste sec du petit doigt M. Ripois fit tomber la cendre de son cigare et traversa la chaussée nonchalamment.
Devant la marquise du Palace,cabs et voitures de maîtres s’arrêtaient à la file, dégorgeant des hommes en habit et des femmes décolletées enveloppées de manteaux ou d’écharpes. Les portières se refermaient derrière eux en claquant ; ils traversaient le terre-plein posément, sans hâte, et montaient les marches du perron en hôtes attendus. Des passants s’étaient arrêtés et faisaient la haie, respectueux ; leurs regards se posaient sur les toilettes, sur les fourrures, ou bien sur les cous nus et les figures poudrées. Mi-déférents, mi-curieux, ils se donnaient le spectacle gratuit de leurs maîtres allant à leurs plaisirs, et les maîtres semblaient leur reconnaître tacitement le droit d’admirer et les ignoraient complaisamment.
M. Ripois se joignit à la rangée de curieux et regarda par-dessus leurs épaules passer quelques couples fastueux. Il faisait osciller son cigare entre ses dents avec de petits ricanements de dérision, toisait les hommes de la tête aux pieds et fixait sur les femmes des yeux hardis qui cherchaient leurs yeux. Puis, comme un nouveau groupe arrivait et se dirigeait vers le perron entre les deux haies de spectateurs, il se fraya une trouée et passa.
Le long de Charing Cross Road, il descendit lentement dans la direction de l’Hippodrome,continuant à mettre en évidence son cigare, qu’il s’efforçait de faire durer longtemps, en souvenir d’un excellent dîner. La clarté était moins vive que dans Cambridge Circus, les couples élégants plus rares. Des femmes passaient à côté de lui, dont la figure se laissait deviner toute blanche dans l’ombre. La plupart avaient en commun un air de loisir qui marquait qu’en même temps que la journée leur semaine de travail venait de finir. Même celles qui s’en allaient droit devant elles vers leurs logis sans se retourner ni s’arrêter aux étalages des boutiques, marchaient sans grande hâte et laissaient leurs regards errer sur les choses et les gens avec complaisance, comme si le joug de règles strictes et moroses se trouvait être relâché pour quelques heures.
Sous le regard chercheur de M. Ripois, elles détournaient un peu la tête, le regardaient à leur tour sans morgue, et passaient. Lorsque son examen lui avait révélé un visage frais et sain et une mine modeste, il s’arrêtait court, se retournait et suivait des yeux, guettant quelque signe discret d’encouragement. Les autres, les femmes qui offraient à tous les passants l’un après l’autre un sourire fixe, grimace de masques tous pareils sous leurs peintures barbares, il se contentait de les toiser d’un coup d’œil net et rapide, familier, sans se retourner ni ralentir.
En quelques minutes il arriva à l’Hippodromeet fit halte de nouveau. La marquise et les lumières fulgurantes de la façade semblaient une répétition presque exacte de celles qu’il venait de laisser derrière lui, et des couples, tout semblables à ceux de tout à l’heure, arrivaient encore. À droite, s’étendaient Cranbourn Street et Leicester Square, ces trois cents mètres de trottoir qui sont l’exposition permanente de la vie nocturne de Londres et de son vice luxueux. M. Ripois resta quelques instants immobile, à l’angle des deux rues, par habitude, puis tourna dans la direction du square, comme il le faisait invariablement.
Tout en marchant lentement, il songeait qu’il était trop tard pour un music-hall et qu’il ne fallait pas non plus penser aux cinématographes, toujours bondés le samedi. Il avait pourtant pris l’habitude de s’accorder ce soir-là quelque luxe. C’était d’abord un dîner dans un restaurant français, un dîner avec du vin, puis une tasse de café noir, très chaud et très sucré, un cigare et une flânerie sur les trottoirs illuminés, encombrés de passants et de filles. À défaut de toute autre distraction, cela suffisait déjà à lui donner pour cette fin de semaine quelques heures de bon temps, une illusion de vie large et joyeuse.
De son cigare, il ne restait déjà plus qu’un tronçon qui lui brûlait les doigts, mais la bonne chaleur du vin et du café fort courait encore dans ses artères. Il se sentait satisfait, repu sans lourdeur, alerte et hardi. Songeant aux mets succulents qu’il avait mangés, au bordeaux généreux qu’il avait lampé à plein verre, il marchait en se dandinant un peu, ployant quelquefois les jarrets, comme pour s’assurer de leur souplesse, et caressait sa moustache légère d’un geste un peu fat. Quand il laissait courir ses regards sur les gens qui l’entouraient et passaient à côté de lui, il lui venait cette idée un peu méprisante que c’étaient des barbares ; qu’il était séparé d’eux par des différences essentielles : l’allégresse de son sang plus chaud, la richesse des aliments préparés avec art, à la française, dont il s’était nourri et qui semblaient déjà s’être fondus en lui, et une certaine prodigalité d’idées et de sensations, fuyantes, rapides, diverses, qui défilaient dans son cerveau en sautillant.
Ces Anglais ! Dire qu’on les proclamait parfois compliqués, profonds, difficiles à comprendre ! Il songea à cela et faillit en rire tout haut. À coups d’œil vifs il lisait l’une après l’autre les figures placides, correctes, sincères ou seulement ternes et neutres, des gens qu’il croisait. Tous ces hommes qui passaient, quelle que fût leur classe sociale, il les devinait liés pieds et poings par des entraves ridicules, esclaves respectueux de toutes sortes de prescriptions et de principes, docilement résignés à vivre toute leur vie sous les tuniques tissées de commandements et de déférences, tuniques lourdes et rigides comme des robes d’apparat. M. Ripois lissait sa moustache, raidissait sa petite taille, bombait la poitrine, les épaules effacées, et s’en allait parmi les groupes en se dandinant, content de lui-même et se réjouissant de promener dans cette foule veule un cœur de corsaire.
Il avait traversé tout Leicester Square et Cranbourn Street et s’arrêta encore une fois en arrivant à Piccadilly Circus devant la façade du Pavilion.C’est là le troisième sommet du triangle qui contient la quintessence de la vie bruyante de Londres, entre sept heures et minuit. La topographie du plaisir ne va guère plus loin. Tous ceux qui cherchent les apparences de la gaîté – étrangers en quête d’animation, indigènes en rupture de banlieue – viennent là, se mêlent au flot humain qui envahit les théâtres et les music-halls au début de la soirée et en émerge vers la fin. Ils déambulent, remontent Shaftesbury Avenue, redescendent Charing Cross Road et se retrouvent à leur point de départ, marchant sans hâte, en gens qui ne vont nulle part, et regardant sans cesse autour d’eux comme s’ils s’attendaient à trouver là, au centre grouillant de l’énorme ville, quelque chose qu’ils souhaitent sans trop le chercher. C’est le parcours que suit la ronde nonchalante des hommes en quête d’aventures, et le circuit obstiné des femmes en quête d’argent.
M. Ripois se campa sur le trottoir pour voir défiler la foule. Depuis trois ans qu’il habitait Londres, il n’avait jamais manqué de s’arrêter là deux ou trois soirs par semaine, de sorte que cette foule lui était familière par ses types, sinon par ses individus.
Elle contenait quantité de Français, comme lui, ou d’autres étrangers, à qui ce coin du West-End rappelait quelque peu Paris et le Boulevard. Ils se promenaient par deux ou trois et causaient en gesticulant sans vergogne, certains que leur exubérance ne serait guère remarquée. C’étaient eux qui semblaient se trouver le plus à l’aise dans ce décor et à cette heure, en gens qui possèdent naturellement l’art de flâner. Guillerets, ils suivaient lentement le trottoir parmi les Anglais qui passaient plus vite, et ils se retournaient volontiers pour suivre du regard une voiture d’aspect fastueux ou une femme à jolie tournure.
Les femmes ! M. Ripois les regardait aussi. Il les regardait toutes d’instinct, même les vieilles et les laides ; et, lorsqu’une d’elles lui avait renvoyé son coup d’œil avec un rien d’insistance, il lissait machinalement sa moustache et s’assurait que le col de son pardessus tombait bien. Pas mal de Françaises aussi parmi elles : toutes des habituées, de celles qu’on voit là tous les jours à partir de cinq heures. Bien habillées, trop maquillées, elles marchaient à pas menus, avec des gestes artificiels, la poitrine en avant. En passant devant M. Ripois, elles tournaient vers lui leurs yeux inviteurs ; mais, quand elles rencontraient ses yeux à lui, son regard direct et fouillant de maquignon, elles détournaient la tête aussitôt.
D’autres femmes s’en allaient parmi la foule d’un air plus indécis, avec une sorte de gêne. Souvent fardées aussi, elles portaient pourtant presque toutes des robes usées et qui leur allaient mal, ou bien des manteaux fermés du haut en bas, qui cachaient leur corsage et leur linge. Elles n’adressaient guère aux hommes que des regards furtifs et, lorsqu’elles se croyaient près d’être suivies, s’arrêtaient longuement devant une vitrine de magasin ou une affiche de théâtre, sans oser se retourner.
Ces dernières, M. Ripois les suivait des yeux avec plus d’intérêt et un mince sourire. Gibier facile ! Ouvrières et employées de magasin sans emploi, humbles théâtreuses sans engagement, venues au trottoir sous la poussée de la faim ou les menaces d’expulsion de leurs logeuses, mais que le trottoir n’avait pas encore endurcies. Elles erraient sans but fixe dans les rues où il y avait de la lumière, de la foule et des hommes pourvus d’un peu d’argent, espérant des aventures imprécises ; mais, lorsqu’on les abordait, elles se révélaient embarrassées, presque pudiques, dépourvues d’expérience et de ruse. Elles déclaraient invariablement qu’il ne leur était pas permis de recevoir d’hommes chez elles, et, interrogées, ne savaient vraiment pas où aller. Des Anglaises, celles-là ; M. Ripois connaissait leur espèce de longue date et savait comment s’y prendre avec elles.
Il songeait, tout en surveillant leurs manœuvres gauches avec indulgence, qu’il y avait bien longtemps qu’il ne s’était offert d’aventure, à cause de cette liaison à laquelle il s’était laissé entraîner dans un moment de faiblesse et qui avait déjà trop duré. L’idée que sa maîtresse l’attendait dans le petit appartement qu’ils habitaient en commun et le recevrait probablement, s’il rentrait tard, avec des reproches larmoyants, gâchait son contentement tranquille et l’irritait. Tout son être se révoltait contre ce qu’implique la vie à deux : la cohabitation continue, des droits tacitement invoqués de l’un sur l’autre, les apparences de respectabilité à conserver à cause des voisins. Et puis sa maîtresse faisait mal la cuisine et, trop sentimentale, l’ennuyait.
Sa figure un peu commune, aux traits moyens, se faisait dure et mauvaise quand il songeait à cela. Il se levait sur les orteils, soulevant ses talons de terre, pour faire jouer ses jarrets élastiques, et regardait fixement de l’autre côté de la place les lumières du Criterion.Inexplicablement il lui semblait à ce moment-là que, lorsqu’il serait débarrassé de cette femme, il aurait droit à plus de luxe en même temps qu’à plus de liberté, et qu’il pourrait goûter alors un peu de cette vie large qu’il désirait : dîners fins, vins, liqueurs et cigares ; vêtements de bonne coupe ; soirées selon son bon plaisir, avec des femmes différentes, dans la vie desquelles il saurait s’insinuer habilement sans leur rien donner.
Les voitures continuaient à défiler sur la chaussée, en rangs moins serrés pourtant que tout à l’heure ; sur le trottoir, il avait vu les mêmes filles passer devant lui déjà deux ou trois fois. Après une dernière hésitation, il rebroussa chemin jusqu’au coin de Wardour Street et monta à la Lounge prendre un verre de porto avant de rentrer chez lui.
Une heure plus tard il faisait tourner la clef dans sa serrure, fermait la porte de la rue derrière lui et montait l’escalier sombre en tâtonnant. Il habitait dans une de ces maisons comme il y en a tant à Londres, qui, d’abord occupées par une seule famille, ont été, par la suite, divisées par étages, chaque étage étant loué comme un appartement. Cette disposition, toujours incommode, était encore aggravée dans son cas par le fait que chaque appartement était réparti sur deux paliers séparés par une dizaine de marches. Sur le palier inférieur s’ouvraient une cuisine et une salle de bains rudimentaire ; sur l’autre, les deux chambres.
M. Ripois entra dans la cuisine, où le gaz réduit à une flamme minuscule était encore allumé. Il l’ouvrit en grand et, son chapeau sur la tête, inspecta la pièce d’un air agressif et mécontent. Quelqu’un avait disposé sur la table ce qu’il fallait pour un souper : un couvert, une assiette de viande froide, du pain, deux tomates crues et une bouteille de bière. Cette vue lui arracha un haussement d’épaules et un ricanement de mépris : il avait fait meilleure chère, heureusement !… Le fourneau donnait encore une chaleur douce ; M. Ripois s’assit dans un fauteuil d’osier, contempla ses pieds en faisant la moue et songea.
Le lendemain serait un dimanche ; il se promit de se lever tard et de sortir, sitôt debout, pour éviter d’être mêlé aux préparatifs du déjeuner ; mais il se sentait d’avance ennuyé et bourru.
Au milieu du silence, la porte d’une des chambres s’ouvrit, les marches de l’escalier craquèrent, et sa maîtresse entra dans la cuisine, les cheveux défaits, enveloppée d’un peignoir bleu.
Elle commença : « Comme vous êtes tard !… » puis rencontra son regard hostile et se tut. Ensuite elle chercha à s’excuser de sa mise.
— Je sais bien que je suis toute défaite, dit-elle. J’étais couchée, et je me suis levée en vous entendant pour voir si vous aviez tout ce qu’il vous faut pour souper.
Penchée en avant pour se regarder dans une petite glace qui pendait au mur, elle tenta de rajuster ses cheveux, se passa les mains sur les yeux et cambra sa taille mince sous le peignoir. Brune, large d’épaules et bien dessinée de corps, elle avait une assez jolie figure aux joues un peu creuses, où ressortaient des lèvres plutôt charnues, presque sensuelles, et des yeux mélancoliques. M. Ripois la considérait sans admiration et sans tendresse, mais avec une sorte de vanité instinctive de possesseur. Devant ce corps de femme, vivant et normal, il se disait : « C’est à moi. » Et ensuite : « Cela vaut-il la peine qu’on le garde ? »
Il préférait des femmes plus fortes, même mal proportionnées, mais dont la poitrine et les hanches saillent et attirent les regards, des femmes dans le genre des Françaises maquillées de Cranbourn Street, quelque peu rajeunies pourtant, et plus fraîches. Mais, avant tout, il tenait à recouvrer sa liberté.
Une main légère lui enleva son chapeau et lui caressa les cheveux ; puis, enhardie, sa maîtresse se pencha sur son épaule et l’embrassa sur la joue. Elle demanda :
— Ne voulez-vous pas manger ?
— Grand merci, fit-il en ricanant. Il y a encore quelques endroits dans Londres où on peut se procurer autre chose que de la viande froide ! J’ai dîné.
Elle ne répondit rien et resta quelque temps immobile près de lui, une main sur son épaule. Lui sifflotait sans lever les yeux. Après un silence, elle soupira et commença à faire disparaître les préparatifs du souper. De la table au garde-manger, du buffet à la table, elle allait et venait d’un air las, remettant tout en ordre ; s’arrêtant presque à chaque instant pour arranger ses cheveux, relever une manche ou resserrer autour de sa taille la ceinture de son peignoir, évidemment soucieuse de rester séduisante tout en vaquant à ces soins, à cause des regards impitoyables et moqueurs qui la suivaient. Et elle parlait, d’une voix un peu hésitante, fatiguée, de toutes sortes de détails domestiques, en bonne ménagère.
— J’ai acheté un morceau de bœuf pour demain, un très joli morceau, et pas cher. Nous le mangerons avec des pommes de terre et du chou-fleur, et il y aura des poires à la crème comme vous les aimez. Et si seulement vous étiez rentré un peu plus tôt, cher…
M. Ripois avait quitté la pièce en bâillant…
Déshabillé avant qu’elle vînt le rejoindre dans leur chambre, il la suivait des yeux, la tête sur l’oreiller, plein d’hostilité sourde, pendant qu’elle retirait son peignoir. Ces traits tirés, cette bouche qui se pinçait par moments sous d’involontaires frémissements nerveux, ces paupières battantes, autant de symptômes qu’il connaissait. Ils présageaient une scène, une crise de larmes, des reproches et des prières, le tout entremêlé de tendresses : les dernières batailles sans espoir d’une femme qui se sent abandonnée ! Mais il n’avait pas peur de cela ; même il souriait presque, d’entre les draps, en y songeant. C’était toujours lui qui gagnait à ce jeu-là : elle était, elle, si simple de cœur et d’esprit, au fond si facilement blessée, si peu habile à trouver les mots qui font mal.
Et il la regardait. Elle n’était même pas bien faite, après tout, ni jolie. Au-dessus de l’échancrure de la chemise ses mouvements faisaient monter et descendre les omoplates, très apparentes sous la chair du dos, et, quand elle se retournait, la lumière du gaz lui mettait de grands creux : sous les pommettes. Depuis quelque temps, elle semblait avoir maigri et elle avait toujours l’air fatigué. Elle se plaignait que son travail au magasin fût plus pénible qu’autrefois : bonne excuse pour passer la soirée sur une chaise avec des mines affligées au lieu de s’occuper du ménage ! Toutes les mêmes, ces Anglaises, égoïstes et paresseuses, et toujours prêtes à se plaindre ! M. Ripois, couché sur le dos, s’étirait voluptueusement et lissait sa moustache sur le bord du drap.
Quand elle baissa la lumière et s’allongea à côté de lui, il resta immobile, aux aguets dans l’ombre. Il y eut un long silence, si long qu’il pensa s’assoupir et, machinalement, se tourna sur le côté. Alors elle appela d’une voix un peu tremblante :
— Amédée… Ne dormez-vous pas ?
Elle prononçait « Amaidaie », en ouvrant les voyelles et façonnant le mot gauchement. Cet accent, quand elle l’appelait par son nom, lui était depuis longtemps déjà devenu insupportable.
Il répondit « Non ! » brusquement.
Elle se rapprocha un peu de lui et lui toucha légèrement l’épaule. Puis avec une gaîté forcée :
— Vous ne m’avez même pas embrassée !
Il se retourna lentement avec un soupir excédé et avança la figure dans l’ombre. Quand il rencontra celle de sa maîtresse, elle lui jeta un bras autour du cou, vite, et l’embrassa longuement en le pressant contre elle ; lorsqu’il se dégagea, elle se rapprocha encore un peu et demanda à voix basse, comme un secret tragique :
— Où avez-vous été, ce soir ?
C’était la question habituelle, insupportable, la question de la femme qui réclame un droit, et il y fit la réponse habituelle d’une voix haineuse :
— Mêlez-vous de vos affaires !
Elle se recula un peu, et il l’entendit qui faisait faiblement : « Oh !… oh !… oh !… », dans l’ombre, avec des frémissements du gosier.
— Voilà que ça va recommencer ! dit-il d’une voix exaspérée.
Il y eut un très court silence, et soudain elle se rapprocha de nouveau d’un coup de reins, se jeta sur son épaule et commença à pleurer avec de grands sanglots étouffés, pendant que ses doigts se crispaient sur la toile de l’oreiller, faisant un bruit de griffes.
Le passage d’une voiture dans la rue, le claquement d’une porte qui se fermait, le coup de sifflet lointain d’une locomotive. M. Ripois prêta l’oreille à tous ces sons l’un après l’autre, volontairement distrait et détaché de la scène que sa maîtresse lui infligeait. Il sentait le poids de sa tête que de petites secousses convulsives agitaient par moment ; ses larmes chaudes lui mouillaient le cou ; après avoir longtemps pleuré sans réserve, elle tentait de se dominer, et ses doigts fébriles pinçaient l’épaule de son amant, tirant sa chemise en plis humides, qu’elle mordait nerveusement pour renfoncer ses sanglots.
Il dit :
— Vous n’avez pas bientôt fini ! et se dégagea brusquement.
Alors elle se tut tout à fait, et la nuit sembla plus profonde. Dans le silence, M. Ripois restait éveillé, alerte, en une sorte de guet féroce. Il se demandait :
— Qu’est-ce que cela va être maintenant ?
Ce fut une voix blanche, fatiguée, qui lui répondit sans colère et presque sans chagrin, très bas : la voix de quelqu’un qui commente après coup un verdict sans recours. Elle disait :
— Vous n’avez pas été juste avec moi, Amaidaie… Je n’ai jamais eu une seule chance… Et si vous saviez comme je suis fatiguée !
Devinant son ricanement dur, elle se dépêcha d’ajouter :
— Si !… Mais ça ne fait rien ; ça ne fait rien… Seulement, vous devez bien voir que j’essaie de faire les choses comme il faut, et vous ne m’encouragez jamais. Quand c’est bien, vous ne dites rien ; et, quand je ne réussis pas du premier coup, vous vous mettez en colère ou vous vous moquez… Je vous assure que je fais de mon mieux, Amaidaie… Ce n’est pas de ma faute si je manque encore quelquefois les plats difficiles et si je ne fais pas toujours les choses à la manière française, comme vous y êtes habitué. On ne m’a jamais appris…
« Mais vous savez bien que je fais de mon mieux, toujours. Oh ! vous savez… vous savez…
« Et c’est difficile aussi de faire les choses comme il faut avec si peu d’argent : ce que vous me donnez et ce que je gagne… Oui ! cher cœur, je sais bien que vous ne pouvez pas me donner plus ; mais ce n’est pas de ma faute si on ne nous paye pas davantage au magasin, et je ne sais rien faire d’autre. Et quelquefois, quand je rentre, il y a tant de choses à faire, et je suis si fatiguée !…
« Si seulement vous étiez plus gentil pour moi, quand tout est bien ! »
Entre chaque lamentation pitoyable, coupée de hoquets, et la suivante, la nuit mettait des intervalles de paix, la nuit tiède, déjà presque silencieuse ; et, par la fenêtre entr’ouverte, la brise agitait doucement les rideaux. M. Ripois restait immobile, tournant le dos à la voix et prenant dans l’ombre des mines excédées ; mais cela ne l’empêchait pas d’écouter avec curiosité.
Elle s’était tue quelque temps, cette voix ; mais voici qu’elle reprenait, d’un ton encore plus bas et parlant lentement, comme si elle se donnait à elle-même une explication amère.
— Je sais bien, allez !… je sais bien pourquoi vous me traitez comme cela et pourquoi vous n’avez jamais songé à m’épouser… Oh ! je sais ! C’est parce qu’il y avait eu quelqu’un avant vous ; mais je vous ai dit comment… et sûrement vous auriez pu me croire… Et peut-être que, si je ne vous avais rien dit, vous m’auriez aimée comme une vraie jeune fille… Je n’ai jamais aimé que vous réellement, vous savez… Et je n’ai que vous… que vous… Si j’avais eu de la famille ou des amis… mais je n’avais personne, et c’est pour cela que je n’ai pas su vous dire non… Oh ! vous ne pouvez pas me quitter ; vous ne pouvez pas. Je serais seule ; et, même si quelqu’un d’autre venait plus tard, songez… ce qu’il faudrait que je lui dise ! Oh ! vous ne pouvez pas me quitter !
Elle avait cessé de pleurer et se tenait tout contre lui, sa tête sur son épaule, un bras jeté en travers de sa poitrine. Il semblait qu’après ces derniers mots elle se fût calmée tout à coup, s’étant peut-être persuadée elle-même ; sa respiration se faisait plus égale, et, comme elle s’abandonnait sur lui, il la sentait plus pesante, et la chaleur de son corps détendu pénétrait le sien.
À sa dernière phrase, M. Ripois avait répondu : « Vraiment ! » entre ses dents, avec un rire ; mais il était curieusement ému, ému d’orgueil. Ces supplications flattaient sa vanité cruelle de mâle ; mais ce qui le touchait surtout, c’était la délicatesse raffinée des sentiments qu’elle exprimait. Son regret d’avoir eu un premier amant avant lui : son idée fixe que cela offensait son honneur et l’éloignait d’elle, et cet instinct enraciné que, d’avoir été à lui, cela la marquait d’un sceau puissant, indélébile, comme la brûlure d’un fer à son nom ; il songeait vaguement à tout cela avec une nuance de respect émerveillé.
Cet ensemble d’idées baroques, il savait que c’était une chose qui avait du prix. Ces choses-là étaient de celles qui constituent la différence entre les « femmes honnêtes » et les autres. Lui, Amédée Ripois, avait pour maîtresse une femme honnête : une femme pétrie de raffinements, d’instincts purs et distingués ! Elle était là, pelotonnée contre lui, la figure encore humide de larmes, attendant son bon plaisir…
Il se retourna lentement vers elle et la prit dans ses bras.
Un peu plus tard elle s’endormit, pacifiée, heureuse, et M. Ripois resta éveillé quelque temps, s’étirant pour jouir de la fraîcheur des draps au bord du lit, les yeux grands ouverts dans l’ombre.
Son court attendrissement s’était évanoui avec l’étreinte, et il se disait de nouveau que cette femme était vraiment insupportable et qu’il ne pourrait s’en débarrasser trop tôt. Même il se souleva sur un coude et la contempla dans la demi-obscurité avec une sorte de dégoût. Trop maigre, décidément, et maladroite en tout… L’argent qu’elle gagnait et qu’elle apportait au ménage ne faisait guère que payer sa part des dépenses. Il eût d’ailleurs préféré avoir un peu moins d’argent de poche et plus de liberté.
Plus de liberté… Dîner dans un restaurant français et fumer un cigare en déambulant doucement dans Charing Cross Road ou dans Oxford Street, qui, vers le soir, sont toujours pleines de femmes inconnues.
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