‹ Monsieur Ripois et la NémésisChapitre 2 sur 29 · Chapitre 2

Chapitre 2

Le lendemain, M. Ripois se leva tard, comme il se l’était promis, et sortit aussitôt pour faire une promenade dans Regent’s Park avant le déjeuner. Tout en arpentant les allées du parc, il se demandait quand et comment il pourrait amener la rupture et son départ ; il se le demanda d’ailleurs sans arriver à aucune décision ; mais le sort lui était favorable et, à peine rentré, il trouva l’occasion qu’il désirait.

Une querelle : des paroles brutales d’une part, révoltées de l’autre, quelques sarcasmes, et voici que sa maîtresse eut un accès de colère inattendu et mit au jour des reproches qu’elle devait avoir cachés longtemps au fond de son cœur tendre. Devenue vulgaire tout à coup, elle lui rappela avec véhémence ce qu’il était quand elle l’avait connu, fraîchement débarqué à Londres, dépaysé et gauche ; ses négligences de toilette à cette époque – qu’il avait des pellicules et souvent le cou sale – que c’était avec son mobilier à elle qu’ils s’étaient mis en ménage et comment elle avait dépensé ses maigres économies pour le compléter ; qu’elle avait souvent pourvu à tout, quand il n’avait pas d’argent… Enfin, qu’elle avait tout donné, tout ce qu’elle avait à donner, sans rien recevoir.

Elle s’excitait à ses propres reproches, les jetant l’un après l’autre précipitamment, comme si elle tenait à tout dire avant que sa colère tombât.

— Vous n’avez pas besoin d’être si difficile, cria-t-elle, et de vous plaindre toujours que la maison est mal tenue et la cuisine mauvaise, parce que, la moitié du temps, ce que vous mangez a été acheté avec mon argent…

M. Ripois cherchait une réponse qui la blesserait jusqu’au cœur et la ferait taire ; mais voici qu’il se calma tout à coup, comprenant qu’il tenait enfin le prétexte qu’il cherchait.

Il se leva, jeta son journal sur la table et fit avec dignité :

— Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ; mais aucune femme ne m’a encore parlé ainsi, et je m’arrangerai pour qu’aucune femme n’ait plus jamais le droit de me parler de cette manière. Je m’en irai… Je serai parti avant la fin de cette semaine, et, cette fois-ci, ce ne sera pas la peine de me faire des excuses et de pleurnicher. C’est fini, et bien fini !

En une seconde, elle était redevenue la femme de tous les jours, humble et fidèle, toute sa grande colère dissipée, et elle dessinait vers lui un geste pitoyable des mains, un geste qui cherchait à retenir et qui suppliait. Mais il avait trouvé son attitude et s’y cantonnait. Sans rien ajouter, il repoussa sa chaise, prit son chapeau et sortit.

Derrière la porte refermée, elle s’abandonna sur la table, la tête entre ses bras repliés, et commença à sangloter une fois de plus. La chaise vide qui lui faisait face, la serviette jetée à terre, le plat de poires à la crème encore intact, qu’elle avait préparé pour lui – tout parlait d’abandon. Et il lui sembla en vérité, quand elle eut emprisonné sa figure entre ses bras et fermé les yeux, qu’il ne lui restait plus rien qui eût de prix : sa jeunesse, sa force, son dernier espoir d’honneur et de vie respectée, comme les autres femmes, il avait tout emporté.

Quand elle cessa de pleurer, ce fut pour s’accuser amèrement.

— Quelle imbécile je suis ! fit-elle. Quelle imbécile je suis ! Il ne me pardonnera jamais.

M. Ripois suivait le trottoir à pas rapides, les sourcils froncés et son chapeau un peu en arrière sur la tête. Il n’y avait que peu de monde dehors et peu de bruit dans les rues par cet après-midi de dimanche ; mais le ciel brouillé était plaisant et doux. La brise fraîche qui lui caressait le front semblait chargée de sagesse aimable ; elle rassérénait, prêchait le calme et le contentement. Il n’avait pas fait cinq cents mètres que son énervement s’était évanoui ; il marcha moins vite, respira profondément et, par deux fois, rit entre ses dents. Il se disait :

« Enfin ! C’est fait… Encore une semaine ennuyeuse et j’en serai débarrassé. »

Les jours suivants, il consacra tous ses loisirs à la recherche d’un logement. Cette recherche minutieuse avait d’abord l’avantage de réduire au minimum le temps qu’il passait chez lui, et puis il n’était vraiment pas facile de trouver ce qu’il voulait. Pourtant il cherchait méthodiquement, prenant l’un après l’autre les quartiers sur lesquels il avait arrêté son choix.

À l’entrée de chaque rue, il s’arrêtait un instant et la sondait d’un coup d’œil. Celle-ci était sale, misérable d’aspect et encombrée d’enfants ; il passait. Cette autre, près d’un square, serait inabordable comme prix… Il ne visitait en détail que les rues qui semblaient favorables au premier coup d’œil. C’étaient généralement des voies tranquilles, perpendiculaires à quelque grande artère bruyante. Des deux côtés s’allongeaient les deux rangées ininterrompues de petites maisons à deux étages ; derrière les fenêtres encadrées de rideaux blancs qui reproduisaient d’un bout à l’autre de la rue les mêmes plis parallèles, d’étiques plantes vertes ou de vases de faïence multicolore étaient disposés en évidence sur un guéridon ; des sous-sols en fosse, où le regard des passants plongeait à travers la grille, montaient éternellement des bruits de lessive ou de vaisselle entrechoquée.

Il interrogeait les pancartes appendues aux fenêtres du rez-de-chaussée comme autant d’énigmes.

« Bed-room » : cela voulait dire un cabinet garni d’un lit de camp, d’un lavabo de bambou et d’une commode en ruines, sur le derrière de la maison, donnant sur une petite cour bitumée semblable à un minuscule préau de prison.

« Bed-sitting-room » : ce serait une chambre un peu plus vaste, où le goût des propriétaires s’était répandu en embellissements hideux : un semblant de tapis, une armoire, peut-être un fauteuil fatigué au dossier luisant, à coup sûr une plante verte dans un pot drapé de papier rose. Et partout un entassement de bibelots surprenants, vases, soucoupes et coquilles, petits animaux de faïence, au cou démesuré, réputés comiques, photographies d’enfants scrofuleux et pommadés, vêtus de leurs habits des dimanches, dans des cadres écrasants.

Des femmes venaient ouvrir les portes, des femmes aux bras nus encore humides d’eau savonneuse, qu’elles essuyaient lentement à leur tablier. Elles s’appuyaient au chambranle et fixaient sur M. Ripois des yeux méfiants, tout en répondant à ses questions sans empressement et comme à regret. Avaient-elles des chambres meublées à louer ? Oui !… Oui !… Il se pouvait qu’il y en eût. Et elles posaient des questions à leur tour. Que voulait-il exactement ? Il voulait une chambre de taille moyenne suffisamment meublée, située sur le devant, et de préférence au rez-de-chaussée, et qui ne fût pas trop chère !…

Quand il avait dit cela d’une traite, en ultimatum, la plupart des femmes secouaient la tête avec un sourire faible et refermaient la porte en marmottant des excuses. D’autres répondaient au contraire aussitôt qu’elles avaient « une très jolie chambre » juste ce qu’il lui fallait ; « seulement… » Le seulement annonçait un aveu que cette chambre était au deuxième étage, ou sur la cour, ou d’un prix prohibitif ; et M. Ripois continuait sa quête plus loin.

Certaines choses l’exaspéraient parce qu’elles semblaient spécialement réglées à son intention par un sort malveillant : entre autres l’entêtement vaniteux que des femmes presque en haillons mettaient à conserver pour leur propre usage ou pour celui de visiteurs improbables le « front-parlour », la meilleure pièce du rez-de-chaussée, qui eût fait précisément son affaire ; ou encore le fait que les maisons les plus propres et les mieux tenues étaient uniformément régies par des dames sèches, de mine austère, qui contemplaient dès l’abord avec défaveur sa moustache allègre et ses gestes engageants.

Il finit pourtant par trouver ce qu’il cherchait : une pièce assez grande, sise au rez-de-chaussée, et dont les deux fenêtres donnaient sur la rue, dans Star Street, tout à côté d’Edgware Road. Elle était, à vrai dire, sale et mal meublée, et la propriétaire, une femme osseuse à cheveux gris, avait l’œil furtif et fleurait l’alcool. Mais le prix était modéré, et M. Ripois eut l’impression que, dans cette maison, on regarderait ses errements de jeune homme avec indulgence, pourvu qu’il payât régulièrement et ne fit pas de bruit.

La porte de la rue s’entrebâillant discrètement dans l’ombre… un pas, une autre porte ouverte, et tout de suite l’asile d’une chambre discrète, bien close, dans une maison où personne ne serait fâcheusement puritain ni curieux… M. Ripois se dit qu’il allait enfin pouvoir se divertir un peu.

En annonçant à sa maîtresse sa décision irréductible de départ, il avait dit : dans une semaine ; et cette semaine tirait à sa fin. Il se composait tous les soirs, en rentrant au logis, un masque froid et digne qui dût décourager d’avance toute tentative de réconciliation ou de compromis ; mais, à sa surprise, « on » ne fit aucune tentative de ce genre. « On » vaquait à ses occupations ordinaires d’un pas automatique et lent ; « on » ne parlait guère ; « on » restait parfois immobile quelques instants les yeux grands ouverts dans le vide, comme suivant du regard quelque chose qui s’en irait à la dérive ; et, la nuit, « on » se glissait entre les draps, loin de lui, de l’autre côté du lit, et « on » demeurait ainsi jusqu’au matin.

Quand M. Ripois regardait sa maîtresse à la dérobée, au cours de cette dernière semaine, il lui venait parfois une impression curieuse qu’il ne l’avait guère connue ou bien qu’elle avait tout à coup changé. Après deux années de dévotion et d’intimité docile, il semblait qu’elle eût retrouvé soudain une froideur lointaine de jeune fille, et, par moments, quelque chose qui ressemblait à de l’orgueil de race : la hauteur d’une femme qui, après s’être longtemps asservie à un inférieur, va, délivrée, reprendre son rang.

Le septième jour vint. Préparatifs de départ ; tiroirs vidés, malles faites ; puis le cab à la porte… Elle descendit avec lui, mais resta à distance pendant qu’il donnait l’adresse au cocher, et ce ne fut qu’à la dernière seconde, devant le claquement de la portière refermée, que son cœur simple parla encore une fois.

Elle fit deux pas rapides sur le trottoir, se pencha vers lui et lui jeta ces derniers mots comme la voiture s’ébranlait :

— Oh ! cher !… cher !… Prenez bien soin de vous !

Ce n’avait été ni un reproche, ni une prière, seulement un tendre conseil…M. Ripois, qui s’attendait à quelque autre adieu, n’avait rien répondu. Il restait immobile et raide sur la banquette et regardait défiler les réverbères.

Un peu plus tard il répéta distraitement ses mots :

— Cher ! Prenez bien soin de vous !

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