Chapitre 29
Le matin, M. Ripois s’habille lentement, avec des gestes découragés. Il est lavé et rasé et maintenant noue sa cravate en se regardant dans le miroir qui pend au mur.
Chaque fois qu’il se meut dans sa chambre en procédant à sa toilette, il doit écarter une chaise et se glisser entre la table et le lit avec précaution, pour ne pas se cogner les chevilles au passage. Le miroir qui lui renvoie son image est terni, semé de marques indélébiles, fêlé dans un coin. La fenêtre de sa chambre donne sur le toit d’un atelier ; lorsqu’il regarde par là, il voit des cours étroites où sèche du linge et, plus près, le toit de zinc encore mouillé par endroits et jonché de boules de papier, de croûtes de pain, de détritus de toute sorte qui pourrissent sous la pluie.
Il essaie de deviner l’heure en prêtant l’oreille aux bruits du dehors. Huit heures à peine probablement. Inutile de sortir encore. Machinalement, il jette un nouveau coup d’œil vers la glace pour vérifier sa mise, et par désœuvrement reste là, étudiant l’image qui lui est renvoyée, criblée de trous et de raies, et voilée d’une brume grise.
À quoi bon jouer la modestie ? Il n’est pas plus laid qu’un autre ! Même vue dans cet horrible miroir, sa figure est avantageuse et de celles qui ne déplaisent pas. Le vieux geste instinctif fait monter sa main vers la moustache pour la lisser avec soin ; M. Ripois tourne à demi la tête d’un côté, puis de l’autre, pour se contempler sous divers aspects, et malgré tout une satisfaction lui vient à la longue. Il ne peut s’empêcher de songer que plus tard, les mauvais jours passés, sa bonne mine lui vaudra encore sans doute quelques aventures d’amour.
Par un retour d’idées il se prend à penser à celles qu’il a déjà eues. Il y songe sans vanité, d’une façon sincère et lucide. Certaines de ces aventures ne pourraient d’ailleurs flatter en rien son amour-propre, car il se rend compte qu’il ne les a dues qu’aux circonstances ou encore à d’habiles mensonges. Mais il lui reste des souvenirs assez nombreux de femmes qui lui ont donné de l’amour, tout au moins quelque chose qu’elles eussent elles-mêmes appelé de ce nom : élans brefs de passion ou caresses mièvres, simple préférence sentimentale, indulgence ; chacune, selon son cœur et l’instinct de son corps, l’a choisi pour quelque temps et l’a récompensé d’être ce qu’il était. Ces souvenirs épars revenus l’un après l’autre, il lui reste l’impression que, somme toute, il a eu plus que sa part d’amour. Et il songe à Ella. Oui ! bien plus que sa part !
Des nuages plus sombres passent sur le fond gris du ciel et obscurcissent sa chambre ; le miroir ne lui renvoie plus qu’une image brouillée et presque informe. Il la contemple avec curiosité et se demande ce qu’aurait été sa vie, ce qu’elle serait encore, s’il était laid, disgracié, ou seulement pareil à la plupart des autres hommes dont les traits sont quelconques et ne s’harmonisent pas.
« Pauvres diables ! se dit-il avec une compassion superficielle. Il doit y en avoir à qui ces chances-là n’arrivent guère ! »
Le reflet vague et blême qu’est devenue sa figure sur la surface ternie du miroir fixe sur lui des yeux pathétiques qui brûlent.
« Plus que ta part, dit l’image informe. Tu as eu bien plus que ta part d’amour. Et qu’en as-tu fait ? »
Il songe aux hommes innombrables qui marchent lentement d’un bout à l’autre de leur vie sans recevoir leur part, eux, et il lui semble qu’il les a dépouillés. Des hommes qui attendent patiemment durant des années un don qu’ils n’estiment pas être leur dû et ne s’étonnent point que rien ne vienne. Des hommes, trouvant par hasard sur leur chemin une tendresse de femme, une tendresse commune, incomplète, à peine désintéressée, se jettent à sa rencontre avec un grand bond du cœur, donnent des deux mains leur amour accumulé et s’estiment heureux. Des hommes qui ne passent à côté d’une femme jeune et belle que la gorge serrée.
Et lui, parce que ses traits s’ajustent ensemble d’une certaine manière, que sa moustache décrit la courbe qu’il faut et qu’il sait rendre ses regards vifs et caressants, a reçu dix fois sa part d’amour, de dix femmes abusées. Qu’en a-t-il fait ?
Après être resté longtemps immobile, le menton sur une paume, il s’étire et se lève. La seule réponse qu’il puisse se faire à lui-même, la seule chose qu’il ait comprise, c’est qu’il se croyait autrefois malin, qu’il a toujours agi en amour avec prudence et roublardise et qu’il n’a réussi qu’à tout gâcher.
Il n’aurait jamais cru que la vie fût si compliquée, ni son propre cœur.
Une heure plus tard, il monte l’escalier qui conduit à son bureau, ses lettres à la main. Il entre, retire son chapeau et son pardessus à gestes las et ouvre les trois lettres l’une après l’autre. Quand il les a lues, il les laisse retomber sur sa table, se renverse en arrière jusqu’à ce que sa chaise tienne en équilibre sur deux pieds, et machinalement se balance d’avant en arrière, pendant que ses regards se posent sur le réflecteur fixé en dehors de la fenêtre.
Trois mauvaises nouvelles ! Il lui semble presque qu’il les attendait. L’Allemand lui fait savoir qu’il doit quitter Londres pour le moment, mais reprendra leurs leçons à son retour, « d’ici quelques semaines ». Les deux autres lettres viennent de gens qui lui avaient demandé ses conditions et sur lesquels il comptait déjà. Ceux-là l’informent sans autres détails qu’ils ont décidé de « prendre d’autres dispositions ».
Naturellement il va leur écrire de nouveau pour insister, offrir un rabais. Mais est-ce bien la peine ?
Sur le réflecteur défile l’éternel cortège des taches grises. Brusquement elles s’écartent et laissent paraître une plaque de ciel pur dont même le reflet souillé de poussière et de suie parait suave, presque touchant, après la longue tristesse du voile sombre.
M. Ripois regarde la clarté qui grandit sur la surface du verre et remplit la pièce peu à peu. Il se dit tout haut, avec un ricanement :
« Du ciel bleu à Londres en novembre ! Qu’est-ce qui se passe ? »
L’idée lui vient que, puisqu’il n’a rien à faire, il peut sortir et jouir du beau temps pendant qu’il dure ; mais, avant qu’il ait mis la main sur son chapeau, un tout autre désir l’assaille, un désir soudain qui descend sur son cœur comme une avalanche et balaye tout.
Il veut s’en aller. S’en aller : quitter Londres ; quitter le pays ; retourner « chez nous ».
Quand les Français qui viennent de quitter la France disent « chez nous », cela veut d’abord dire pour eux le village où ils sont nés, ou bien la ville où ils ont vécu, ou leur province ; mais le sens des mots change à la longue, et après un temps, quand ils parlent entre eux dans les rues d’une ville étrangère et qu’ils disent « chez nous », ils désignent ainsi tout leur pays.
M. Ripois s’est levé ; il s’est approché de la fenêtre et, sans y songer, s’hypnotise sur la tache claire du réflecteur. Le désir subit qui l’étreint est si urgent et si fort qu’il tremble d’énervement, comme une personne que la hâte aiguillonne ; puis il se dit à demi-voix : « Chez nous ! » et les larmes lui montent aux yeux.
Même sans argent, honteusement, en vaincu, il rentrera au pays d’où il est venu. Pour payer son voyage, il ira porter au prêteur sur gages tout ce qui lui reste de vêtements et de linge, une paire de chaussures fines dont il ne veut plus, ses boutons de manchette. Il vendra ces livres prétentieux qui lui font horreur. Cela le mènera toujours bien jusqu’aux falaises de France ; une fois là, il s’en ira à pied le long des routes, s’il le faut, mendiant au seuil des chaumières avec simplicité le manger que les gens de sa race ne lui refuseront pas.
Il n’est revenu qu’une fois en France depuis qu’il habite Londres ; mais il lui suffit d’y penser pour goûter de nouveau toutes les sensations de jouissance fine et profonde qu’il a éprouvées : la caresse savoureuse du parler français, le bruit des sabots sur les quais du port, le modelage différent des figures, qui inspire tout de suite un sens de parenté, mille autres détails familiers qui sont émouvants après une longue absence ; les bonnets blancs des femmes, les enfants en sarraus de toile, les maisons et les champs auxquels on reconnaît l’aspect indéfinissable des choses de « chez nous » ; la bienvenue délicieuse qui est dans la couleur du ciel et dans les courbes de la terre, et dans la forme des baies ; et qui donne envie de rire et de chanter.
« Bon Dieu ! songe M. Ripois. Comment ai-je pu si longtemps rester ici ? »
Autrefois il aimait Londres, bien qu’il ne cessât jamais d’en parler avec mépris. Maintenant il ne lui reste plus qu’un grand désir de s’en aller. À Londres il n’a pas eu de chance. Tout a mal tourné ! Il se prend à penser à sa malchance et à ses chagrins confusément, en bloc, et il lui semble que cela a été une suite de malentendus. Des malentendus sans nombre entre des gens qui ne le comprenaient pas et lui qui se trompait aussi.
Il a soif de se retrouver parmi des gens de sa race, parlant la même langue, ouvertement, sans fausse pudeur ni réserve, pour qui ses paroles et ses intentions seront claires. Si d’autres chances d’amour lui viennent là, il lui paraît impossible qu’elles finissent aussi mal que celles d’ici.
Mais il agira différemment : il le sent. Il s’en ira dans le labyrinthe avec précaution, en tâtonnant, de peur surtout de se faire mal à lui-même, mais un peu aussi de peur de faire mal aux autres, parce qu’il sait qu’il pourrait souffrir par eux.
Il songe :
« Comme il faut faire attention, tout de même ! »
Et il reste immobile en face du réflecteur, hochant interminablement la tête, en homme qui rumine une leçon.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.