Chapitre 28
Quatre heures et demie. L’Allemand devrait être là ! M. Ripois l’attend sans impatience, assis devant son bureau, tournant et retournant un crayon entre ses doigts. Il n’a pas encore d’autre élève ; mais la veille deux lettres lui sont parvenues, qui demandaient ses conditions. Deux lettres le même jour ! Il s’en est réjoui toute une heure ; il a recommencé ses réponses trois fois, s’appliquant à ce qu’elles fussent irréprochables de clarté et d’élégance ; puis, quand elles ont été mises à la poste et qu’il s’est retrouvé dans son bureau sombre, le plaisir et l’espoir ont fui.
Les murs sur lesquels par endroits le papier se soulève et se détache, la fenêtre qui ne lui laisse voir qu’un mur de briques et le reflet trouble du ciel d’hiver, la Minerve qui baisse vers le sol ses yeux sans prunelle, il n’y a rien là qui puisse le porter à la gaîté. Et, quand il détourne les yeux de tout cela, un cortège se lève et défile dans son cœur, un cortège dont chaque personnage se détache à son tour et vient jeter quelques gouttes d’une eau qui brûle.
C’est ainsi aujourd’hui. Il ne peut s’empêcher de regarder du côté de la fenêtre, et le jeu de la lumière et des nuages sur le réflecteur l’obsède et l’attriste. Sur ce rectangle de verre ondulé, de la poussière et des parcelles de suie pleuvent tous les jours, de sorte que, même lorsque le ciel est clair, M. Ripois, assis devant sa table, n’en peut voir qu’une image maculée. Le plus souvent ce ciel de Londres est bas et opaque, maintenant que l’hiver est venu, et son reflet sur le miroir souillé devient moins qu’une lueur, une misérable tache grise et noire, tristesse sur tristesse, juste assez de clarté pour un défilé de fantômes.
Et les fantômes passent. Ils ne semblent jamais las de passer et de repasser. Voici une jeune fille qui attend sur un tertre baigné de soleil. Quelqu’un monte la route en pente, quelqu’un qui distingue peu à peu la figure de cette jeune fille, ses yeux gris, ses cheveux fauves, son corps aux courbes généreuses, et s’assied à ses côtés, avec une sorte de stupeur joyeuse et la sensation d’une prodigieuse aubaine. Les voici tous deux seuls ensemble, quand la maison dort, et, lui, sent peu à peu, devant l’aveuglement sublime de sa jeune maîtresse et ses gestes de confiance et d’amour, descendre en lui un effroi sacré qu’il ne comprendra que plus tard. La nuit encore ; il se sauve, et, dans sa fuite imbécile, il lui semble qu’elle le regarde fuir, pâle, ouvrant tout grands dans l’ombre ses yeux dessillés. Après cela… Oh ! Dieu vivant ! Il a vu Ella étendue, écrasée et saignante, et son pauvre corps deux fois déformé.
Un pas dans l’escalier. M. Ripois relève la tête et se passe les mains sur la figure comme pour en chasser l’expression d’effarement et d’horreur. Il écoute. Non ! Ce n’est rien. Alors il regarde sa montre et voit que l’heure du rendez-vous est passée depuis longtemps. Peut-être y a-t-il une lettre en bas ? Il descend l’escalier et trouve en effet un pli dans sa boîte, à la porte de la rue : « Impossible de venir… demain à la même heure. » Rien ne le retient donc plus là aujourd’hui ; pourtant il remonte à son bureau et s’assied de nouveau devant sa table pour suivre sur le réflecteur le défilé des taches grises.
Tant qu’il ne se souvenait d’Ella que comme de l’amante impudique et naïve qui s’était joyeusement donnée, il ne pouvait comprendre comment il se faisait qu’il l’aimât encore, maintenant qu’elle n’était plus. Depuis qu’il a vu par la pensée le beau corps broyé, tel qu’il a dû être à l’heure de la mort, il ne s’étonne plus. Car il sent qu’elle lui était tout aussi chère ainsi, avec sa chair meurtrie et ses os brisés, et que, si rien n’avait survécu d’elle qu’une loque sans force et sans contour, il l’eût encore aimée.
« Un accident », avait dit l’aveugle. M. Ripois secoue la tête : il sait bien qu’elle est morte à cause de lui. Lorsqu’il se souvient comme elle était jeune, saine et belle, et qu’il songe à sa vie ardente arrêtée si tôt, une grande pitié se mêle à son amour, une pitié qui fait mal aussi. Et c’est à cause de lui qu’elle est morte ! Ce qu’il éprouve ne ressemble en rien à ce qu’on appelle le remords. Les règles imposées, le bien et le mal, il n’a pas de respect pour ces choses-là ; mais son regret est plus poignant qu’aucun remords quand, après avoir plaint Ella, il en vient à se plaindre lui-même et qu’il songe à ce qu’il a perdu.
Comment a-t-il pu être aussi stupide ? Pourquoi est-il parti ?
« Je suis parti parce que… parce que j’étais ce que j’étais. Depuis j’ai changé ; mais il est trop tard. » Voilà tout ce qu’il trouve à se dire.
Trop tard ! les mots les plus tristes de la langue humaine. La barrière sur laquelle on vient se meurtrir les poings, avec des sanglots et des cris futiles.
Quand il sort enfin, c’est pour retrouver le monde des rues tel qu’il le voit depuis peu, tout différent de celui où il s’en allait autrefois en flibustier, cherchant l’aventure. L’insuccès et le chagrin l’ont rapproché des autres hommes ; il n’arrive pas encore à les croire pareils à lui ni à leur reconnaître les mêmes droits ; mais il devine sur le visage de presque tous qu’ils ont été frappés aussi.
Quant aux femmes qui passent, il les regarde avec une sorte d’hésitation mélancolique.
« Belle fille ! se dit-il encore parfois. Belle fille ! »
Mais il ne se retourne plus pour la suivre des yeux ; il s’en va le long du trottoir comme s’il y avait un fossé profond entre elle et lui. Certaines ont des visages si jeunes et purs, où brille une telle foi dans la vie qu’il gémit en les regardant. Ce sont celles-là qui suscitent chez un homme l’amour profond, l’amour qui contente et qui dure. M. Ripois tapote les pierres du trottoir du bout de sa canne et se dit que son tour est passé. Son tour est venu et passé, et ces choses-là n’arrivent pas deux fois à un homme comme lui.
Tout le reste de ce qu’il convoitait ardemment autrefois : les accessoires du luxe, les objets qui donnent la jouissance ou le plaisir vaniteux, il les désire encore, mais d’une façon différente, avec moins d’âpreté, et plus de tristesse.
Les bons restaurants, qui sont de nouveau hors de sa portée, les cigares et les vins, les primeurs étalées aux vitrines ; les vêtements de bonne coupe, tels que ceux qu’il avait eus, et qu’il avait dû engager récemment ; les affiches des agences de voyages, représentant des pays ensoleillés où la vie serait douce, il sent toujours l’attrait de ces choses-là ; mais le désir qu’il éprouve n’est plus assez fort pour lui donner de l’espoir. Sa pauvreté, la menace toute proche de l’insuccès définitif et de la misère, les détails sordides de sa vie, tout cela fait partie de la malchance qui l’accable. Il en souffre plus qu’autrefois parce qu’il n’a plus de rancune féroce ni de projets de revanche, et aussi parce que son cœur est changé. Il le sent, ce cœur, désarmé et attendri, prompt à sentir les moindres heurts qui réveillent son chagrin trouble. La douleur lui a laissé dans l’âme une plaie ouverte, par où toute la cruauté du monde entre comme un flot brûlant.
Fatigué de marcher, M. Ripois entre dans Leicester Square et s’assied sur un banc. Il ramène son pardessus sur ses genoux et enfonce les mains dans ses poches, car le froid de l’hiver vient déjà. Quand il est resté là quelque temps, immobile, une sorte d’engourdissement descend sur lui, une paresse physique de vivre qui fait que l’heure présente semble de peu d’importance et laisse ressortir en relief aigu les détails du passé.
Il a vu tout à l’heure dans la rue une femme pâle aux yeux pathétiques, renversée, presque couchée, sur les coussins d’une voiture, et une question vient le hanter.
Cet accident dont Ella est morte… Est-ce que cela lui a fait beaucoup de mal ?
Il a toujours eu, pour lui-même, l’épouvante de la douleur physique, qui lui paraît être une chose monstrueuse ; et maintenant qu’il pense à Ella avec une tendresse délicate, l’idée qu’elle n’a peut-être trouvé le repos qu’après de longs moments de torture pince à la fois son cœur et sa chair à lui.
Un accident… ! Il a tant vécu dans les rues qu’il ne lui est que trop facile de s’imaginer la scène. Un cri qui perce le tumulte ; de toutes parts de vains gestes de secours ébauchés ; en une seconde, la foule qui s’amasse, posant des questions, essayant de voir. Ceux qui ont vu appellent et réclament avec des voix déchirantes, comme s’ils souffraient aussi : « Une civière… Une civière… Il n’y a donc personne, voyons ! » Un homme fend la foule avec autorité et s’agenouille. « Je suis médecin. » Des femmes regardent par-dessus son épaule et reculent de deux pas, une main à la tempe, avec des grimaces d’horreur et de compassion.
Le beau corps gît à terre, ployé et sali ; la tête qu’on soulève vacille et retombe en arrière ; les membres sont pliés en des positions singulières et sous l’étoffe d’une manche quelque chose saille de la chair du bras, dont la seule vue donne le frisson. En travers du front et jusque sur une pommette pend une gerbe de lourds cheveux défaits ; il y a un peu de boue sur une des joues meurtries ; de l’autre côté un mince filet rouge sort du coin de la bouche et rampe sur le menton comme un ver.
Quand la souffrance d’un homme devient trop grande, une main vient le prendre à la gorge, une main étrangleuse, qui parait vouloir le délivrer du fardeau insupportable. Elle tient M. Ripois par la gorge pendant que les hideuses images défilent ; et, quand il comprend tout à fait que c’est Ella qui gît à terre, déformée et saignante, Ella qui se dressait jadis en face de lui dans l’ombre, aussi grande que lui, droite et magnifique, pour lui nouer ses bras tendres autour du cou, la main qui l’étouffe serre tout à coup si fort qu’il hoquette une seconde et ne reprend son souffle que lentement, regardant autour de lui d’un air stupide.
Il se lève et fait lentement le tour du square. Les gens qui sont assis sur les bancs regardent sa figure, grise de froid et d’horreur, et le suivent des yeux en s’étonnant. Il sent le vent sur son front ; il voit les nuages qui passent, les branches qui oscillent, les maisons proches ; il entend le bruit des voitures, les cris des vendeurs de journaux ; et chaque sensation nouvelle qui fait jouer ses nerfs semble lui dire : « Après tout tu es vivant, toi ! » Hélas ! Il ne reste plus rien de son égoïsme heureux. Pour la première fois de sa vie, il sait ce que c’est que de souffrir pour quelqu’un d’autre et à la suite de cette souffrance qui est déjà cruelle en soi viennent l’inquiétude et la peur. Quelle sécurité peut-il maintenant y avoir pour lui, quelle paix, puisque son cœur attendri saigne sous des coups qui ne l’ont pas frappé ?
Il s’est assis de nouveau sans y songer. À côté de lui sur le même banc, une Italienne de Soho joue avec son bébé. Elle le secoue et le bouscule rudement, presque avec violence, lui pousse un doigt dans les côtes, lui fait toutes sortes de niches brutales, et l’enfant tour à tour rit, pleurniche et essaie de frapper aussi. Il est brun de peau et noir de cheveux comme sa mère, et l’on devine qu’il existe entre eux une entente mystérieuse née de l’unité de race et de sang, qui fait qu’ils se comprennent sans effort.
M. Ripois les surveille quelque temps avec une attention machinale ; puis il s’enveloppe dans son pardessus et ferme les yeux. Mais le cauchemar qui l’accompagne partout recommence. Il n’a plus besoin maintenant de chercher péniblement à comprendre et de se demander : « Où en suis-je ?» car il a enfin compris. Il a compris que la vie est incompréhensible et pleine de subtilités cruelles, et qu’un être chez qui une âme s’éveille ne peut plus être heureux. Le regret inutile, la pitié, l’amour sans étreintes, rien de tout cela ne l’étonne plus. Et, quand les images hideuses reviennent lui montrer le corps agonisant d’Ella, morte depuis si longtemps, il les accueille avec un hochement de tête amer, comme s’il les attendait.
La foule, la foule amassée qui se bouscule pour voir, voilà ce que les images lui montrent encore, et il lui semble qu’il est là, au dernier rang, et qu’il pousse de toutes ses forces, avec des gestes frénétiques et des gémissements, pour arriver plus près. Il y a des hommes et des femmes devant lui qu’il n’arrive pas à écarter : des hommes qui se haussent sur la pointe des pieds pour mieux voir, ouvrant la bouche dans une grimace de curiosité stupide ; des femmes qui s’accrochent l’une à l’autre avec des doigts crispés en poussant des exclamations de pitié. L’une d’elles se détourne tout à coup avec un cri et fend la foule pour se sauver, une main devant les yeux.
M. Ripois est toujours assis sur le banc ; ses regards se fixent distraitement sur l’Italienne qui joue avec son enfant, et une horreur nouvelle le glace et lui tord les nerfs quand il se prend à songer à ceci qu’il avait oublié : Ella, quand elle est morte ainsi sur le dur pavé. Oh ! Dieu ! il ne faut pas qu’il y pense… elle allait avoir un enfant !
La foule qu’il imaginait tout à l’heure n’est plus là ; l’on dirait qu’elle s’est dispersée soudain, chassée par trop d’horreur. Lui-même se laisse aller en arrière contre le dossier du banc, le cœur chaviré, en proie à un malaise physique qui le laisse faible comme un convalescent, fatigué jusqu’aux mœlles, un goût de nausée dans la bouche.
Quand il recommence à penser, c’est avec une sorte de langueur. Il se passe les mains sur la figure en soufflant, puis les laisse retomber sur ses cuisses, et le vent qui vient frapper ses paumes moites lui donne une telle impression de froid qu’un frisson lui parcourt le corps ; pourtant il reste là, immobile. Le drame est fini ; plus d’images terrifiantes qui convulsent et déchirent ; mais il se sent si faible et si fatigué que le regret qui les remplace entre comme une lame dans son cœur amolli. L’enfant brun, qui vagit et gesticule à côté de lui, lui rappelle l’enfant qu’Ella aurait eu de lui, si elle avait vécu.
Un enfant ! L’enfant d’Ella, et le sien ! Il lui semble que c’eût été une chose si prodigieuse qu’il n’y aurait eu aucune ressemblance entre cet enfant né de leur amour et les petits êtres répugnants qu’il voit tous les jours. Un enfant dans lequel il aurait retrouvé la vie aimée d’Ella et l’essence de sa vie à lui, miraculeusement mêlées.
Il ferme encore les yeux, ramassant son pardessus sur sa poitrine pour combattre le froid qui le gagne, et ce geste lui donne l’illusion qu’il serre quelque chose, quelqu’un, contre lui. Le souvenir lui revient d’un soir d’été, où il a tenu Ella pressée contre son épaule dans sa chambre close ; une nuit tiède sans lourdeur, si profonde et si douce qu’elle apportait même au milieu des rues et des maisons un message mystérieux de paix et de contentement.
C’est Ella qui l’avait demandé, et il ne s’était soumis qu’avec un peu d’impatience et d’ennui. Dans l’obscurité, devant la fenêtre grande ouverte, ils s’étaient blottis dans un fauteuil l’un contre l’autre, et aucun souffle ne venait du dehors qui ne caressât leurs deux visages à la fois. Combien de temps étaient-ils restés là ? Peut-être quelques minutes, peut-être une heure. M. Ripois sentait avec la même force et presque de la même manière, le voisinage du corps d’Ella, de son corps aux lignes héroïques et de son cœur tendre et simple, qui lui appartenaient tous les deux. Et il lui était venu à la longue un peu d’étonnement de percevoir qu’il était heureux ainsi et qu’il ne désirait rien de plus.
Il s’imagine une seconde qu’il sent encore ce contact, sur le banc du square, dans le froid gris du soir d’hiver qui tombe, et cette fois entre la femme qu’il aime et lui un autre corps est blotti, qui ne les sépare pourtant pas ; un corps menu, né de leur grand amour et qui les rend tous deux immortels.
L’Italienne a cessé de jouer avec son enfant. Elle s’immobilise et regarde curieusement ce jeune homme à moustache gaillarde assis à côté d’elle, qui presse son pardessus contre lui, transi et pâle, et laisse des larmes sourdre de ses yeux fermés.
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