‹ Mousseline: romanChapitre 10 sur 56 · IX

IX

Mousseline reprenait son travail à deux heures. Mais, l’après-midi, le père Trébuc n’assistait pas à son départ. Il y avait trop de gens à la station des autobus, et le père Trébuc estimait qu’il n’est sans doute pas très convenable que même un père embrasse sa fille devant tant de curieux, comme si elle s’embarquait pour la Chine.

--Le monde est si bête! pensait-il.

Et il ajoutait quelquefois:

--Et si méchant!

Le matin au contraire, après ce long arrêt et cette absence que la nuit marque entre un jour et le suivant, il est naturel qu’une fille embrasse son père avant de se rendre à son bureau. Le père n’a-t-il pas besoin de constater que sa fille est bien telle au réveil qu’elle était en se couchant? Et davantage peut-être n’a-t-il pas besoin d’admirer que cette fraîche et tendre jeune fille qui s’en va, soit sa fille? Le matin, les gens et le monde pouvaient faire toutes les réflexions qu’il leur plairait: le contentement du père Trébuc éclipsait son habituel souci des convenances.

Au reste, l’après-midi, le service du père Trébuc exigeait une attention plus grande. Le square était envahi par les enfants, et un bon gardien doit s’imposer une vigilance sérieuse.

Oh! les enfants ne sont pas si terribles que l’imaginent ceux qui n’en ont pas. Quand ils arrachent une fleur d’un massif ou quand ils piétinent un gazon, ils ne le font que tacitement autorisés, sinon poussés, par leurs parents. Dans un square, un gardien doit, plutôt que les gosses, surveiller mères, gouvernantes et nourrices, et bref les femmes, mais plus encore les hommes. Il n’est guère de jardin public, en effet, où l’on ne trouve sur un banc un couple d’amoureux, et il n’est guère d’amoureux qui n’oublient sur leur banc qu’ils ne sont pas seuls dans un paradis désert. C’est au gardien de les rappeler à la pudeur, à cause des enfants.

--Faut ouvrir l’œil, disait le père Trébuc.

Et il ouvrait le sien avec d’autant plus de zèle qu’il savait, pour les avoir trompés lui-même, à Brest par exemple, et à Rochefort, comment les amoureux trompent les gardiens de square. Et puis sa Mousseline à lui avait grandi dans ce square des Batignolles: à la protéger, le père Trébuc était devenu le protecteur de tous les enfants. Les amoureux ne se risquaient pas deux fois dans son square. Ou, connaissant le gardien, ils s’écartaient l’un de l’autre sur leur banc, dès qu’ils apercevaient de loin le père Trébuc qui marchait lentement vers eux, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.

Ce jour-là néanmoins, le père Trébuc ne se sentait pas enclin à une rigueur excessive.

La mère Trébuc l’avait un peu assombri, avec les mauvaises nouvelles qu’elle rapportait de ce pauvre monsieur Daix, un si brave garçon.

--Vois-tu qu’il meure? se disait-il. Adieu le mariage! Y aurait maldonne.

Il ne songeait pas que rien jusqu’alors n’avait été plus problématique, même à ses yeux, que ce mariage. Il n’y songeait plus, parce que, malgré ses premiers doutes, il considérait que les plus fortes chances s’éloignaient. En se représentant que monsieur Daix pût mourir, il comprenait qu’un beau rêve était en péril.

Le père Trébuc, dans les allées de son square envahi par les enfants, regardait droit devant lui, au-delà de ce petit peuple dont il était le protecteur, au-delà de ce printemps déjà tiède, vers l’avenir de sa pauvre Mousseline.

Un enfant qui courait faillit tomber sur lui. Le père Trébuc tendit les bras. L’enfant leva la tête, et, revenu de sa peur:

--Pardon, grand-père! dit-il.

Grand-père. Oui. Quelques gamins le nommaient grand-père. Il ne s’en fâchait jamais, il ne le remarquait peut-être pas. Pour la première fois, il entendit qu’un enfant le nommait grand-père.

Mais l’enfant fuyait.

Le père Trébuc, debout au milieu de l’allée, les mains à demi-tendues en avant, demeura interdit.

--Grand-père!

L’enfant avait disparu.

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