VIII
--Qu’est-ce qu’y a qui ne va pas, la Maman? dit le père Trébuc en dégrafant son ceinturon.
--Qu’est-ce que tu veux qu’y ait?
--Tu as l’air toute drôle.
--Toute drôle? Je n’ai rien du tout.
--Je croyais.
--Je te dis que j’ai rien. C’est de la fatigue et de la vieillerie, mon pauvre Ernest. Avec ces premières chaleurs, ça me tue de faire les escaliers comme je les fais.
--C’est vrai qu’on vieillit, dit-il.
Et il ne dit plus rien. Lui, pendant cette belle journée d’avril, il s’était senti tout content, dehors, tantôt au soleil et tantôt à l’ombre, dans son square plein de cris d’enfants.
--La Fille n’est pas rentrée?
--Pas encore. Tiens, ouvre le buffet, et travaille.
--Des huîtres! Où est le couteau?
--Dans le tiroir, à sa place.
Le père Trébuc n’insista pas. Puisque sa femme lui répondait sur ce ton et demeurait devant le fourneau sans se déranger, il ne se trompait pas, elle avait quelque chose. Il ne demanda pas si ces huîtres venaient de monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier. Il les ouvrit en silence.
--Rien pour moi, Madame Trébuc? lança une voix jeune par la porte brutalement heurtée et poussée.
--Si, si. Y a des lettres.
La mère Trébuc, s’essuyant les mains à son tablier bleu, accourait du fond de la loge.
--Y a aussi des imprimés, dit-elle.
Et elle remit son courrier à mademoiselle Baudetrot, locataire du troisième à gauche, qui était sage-femme et partait le matin, avant l’arrivée du facteur, pour la maison de santé où elle exerçait.
Mademoiselle Baudetrot regardait ses enveloppes.
--Dites, Madame, fit la mère Trébuc, y a Monsieur Daix qui n’est pas bien.
--Ah! exclamèrent ensemble le père Trébuc et la sage-femme.
--Paraît qu’il a pris froid dans l’autobus, rapport à une fenêtre ouverte. Alors il tousse et il a de la fièvre.
--Tu l’as vu? demanda le père Trébuc.
--C’est madame Loissel qui me l’a dit. Elle dit comme ça que ça doit être la grippe.
--Je verrai, décida la sage-femme. Avec ces anciens combattants, le moindre rhume peut devenir mortel. Il suffit qu’ils aient été gazés, et c’est le cas de Monsieur Daix, je crois.
--C’est un bien brave Monsieur, dit la mère Trébuc.
--Je verrai ça, répéta la sage-femme. Merci de m’avoir prévenue, Madame Trébuc.
--Pas de quoi, Madame. C’est moi qui vous remercie.
--De rien, de rien.
Mademoiselle Baudetrot fit claquer la porte en s’en allant: elle avait des gestes brusques.
Mais le père Trébuc n’eut pas le loisir d’interroger sa femme. Une auto stoppait devant la maison.
--Monsieur Marsouet, dit-il.
Mademoiselle Baquier passa rapidement sans tourner la tête, tandis que le sénateur, qui la suivait, soulevait son chapeau vers la concierge aperçue.
Au même moment l’auto démarrait, et Mousseline poussait à son tour, mais sans brusquerie, elle, la porte de la loge.
--Bonjour, Papa! Bonjour, Maman!
Et des baisers, et tout de suite de la joie.
--Des huîtres! Veine alors! C’est le père Marsouet?
--Mousseline! gronda la mère Trébuc.
--En voilà des façons! ajouta le père. En voilà un genre!
Mousseline se mordit les lèvres.
--Tu sais bien qu’à cette heure-ci nous ne sommes pas chez nous! reprit le père Trébuc. Tu sais bien que tout le monde rentre à cette heure-ci!
--Le ferai plus, affirma Mousseline d’un air penaud et puéril.
Et elle regardait vers la porte, comme si elle craignait d’y voir apparaître un importun.
Quelqu’un passa, en effet, qui souleva son feutre, un jeune homme, le petit locataire du quatrième à gauche, monsieur Jaulet, musicien, sa boîte à violon sous le bras.
Mousseline cessa de regarder vers la porte.
--Monsieur Daix est malade, commença la mère Trébuc.
--Ah! fit Mousseline, sans plus.
Puis:
--Si j’avais su qu’on mangerait des huîtres, j’aurais rapporté un citron. J’en ai vu, plein une voiture, à quatre sous, devant la mairie.
--Je les aime mieux nature, dit le père Trébuc.
--Moi non, dit Mousseline.