XI
L’après-midi, au milieu de la nombreuse marmaille de son square, le père Trébuc n’avait guère le temps de s’abandonner à des pensées suivies. Trop d’incidents sollicitaient sa présence, tantôt à gauche, tantôt à droite, ici, là-bas, ici de nouveau, puis plus loin. Tantôt il revoyait, après maladie, une mère qui poussait deux jumeaux dans la même voiture, et il s’intéressait poliment aux explications qu’on lui fournissait. Tantôt il morigénait une nourrice qui, toute à la lecture du Petit Parisien ou du Moniteur du Puy-de-Dôme, ne remarquait pas que son nourrisson, le cul à terre à dix mètres d’elle, suçait des cailloux. Ou bien il ramassait un morceau de papier graisseux. Ailleurs, il essayait de tirer les vers du nez à un individu qui lui semblait suspect.
--Faut ouvrir l’œil! disait-il. Sans ça, maldonne. Il y a des saligauds qui ne respectent rien.
Avec tant de soucis, le père Trébuc ne pouvait pas tourner sans cesse dans sa tête l’idée du bonheur menacé de sa Mousseline. Quand il la ressassait, il y ajoutait quelque espoir ou quelque crainte dont l’effet détruisait toutes ses réflexions précédentes.
--Au fond, se dit-il, après avoir contemplé la ronde joyeuse de quatre fillettes qui s’instruisaient à planter des choux de manières étranges mais en chantant, au fond rien ne prouve que Monsieur Daix soit en danger. Il en a vu de plus dures. Tout manchot qu’il est, ce pauvre garçon, il est plus solide qu’on ne pense.
--Bonjour, père Trébuc!
C’était une gamine d’environ trois ans qui tranchait l’optimisme naissant du père Trébuc.
Il se baissa, lui tapota la joue.
--Bonjour, Gigi.
Et il se releva, cherchant des yeux la maman de Ginette.
Sur un banc, à quelques pas, assis les cuisses écartées, le buste penché en avant, les coudes aux genoux et les mains pendantes, un homme d’une trentaine d’années, modestement vêtu, regardait la scène.
--Où est ta Maman? demanda le père Trébuc.
--L’est pas là, répondit la gamine.
--Monsieur! fit l’homme du banc.
Le père Trébuc s’approcha, salua.
--Va jouer, dit l’homme à la gamine qui s’approchait aussi.
Puis, au père Trébuc à mi-voix:
--Il ne faut pas lui parler de sa mère, Monsieur.
Le père Trébuc attendait.
--Elle est partie, dit l’homme, d’une voix blanche.
Il hésitait. Il ajouta:
--Vous comprenez, il vaut mieux que la petite ignore.
Le père Trébuc ne trouvait rien à dire. Il demanda:
--Vous êtes le père sans doute?
--Oui, dit l’autre. Comme c’est aujourd’hui mon jour de repos, j’ai mené la petite au jardin. Les autres jours, je l’ai mise à la crèche. Heureusement, elle est sage. Elle croit que sa mère est allée à la campagne, chez mes parents.
Il donnait ces détails d’une voix plus ferme.
--Y a des malheurs partout, dit le père Trébuc, qui était fort embarrassé.
--Elle avait des idées de grandeur, continua l’homme. Tant que la gosse n’était pas née, ça marchait encore à peu près. Pour gagner plus, je faisais des écritures, le soir, à la maison, pendant qu’elle dormait. Seulement, depuis la naissance de la petite, ça ne suffisait plus. Ça coûte cher, un enfant, aujourd’hui. Il faut se restreindre sur le reste. Et puis, il fallait promener la gosse. Nous ne pouvions pas payer une bonne. Alors, elle est partie.
Le buste penché en avant, coudes aux genoux, mains pendantes et tête basse, il avait achevé de conter sa misère. De plus en plus embarrassé, le père Trébuc lui serra l’épaule amicalement.
--Courage! dit-il. Vous avez la gosse, c’est une chance.
--Oui, oui, répondit l’homme, sans enthousiasme.
--Allons, au revoir! conclut le père Trébuc. Je vous laisse. Le service, vous comprenez? Courage!
Et il s’éloigna de cet homme qu’il ne savait pas consoler.
Le père Trébuc pensait à sa Mousseline.
--Celle-là, se dit-il, je suis bien tranquille, et son mari pourra tout de même être bien tranquille: elle ne partira pas. C’est sa mère crachée, et de la fidélité bon teint, et du cœur. Rien de ces mijaurées qui en veulent plus qu’elles ne peuvent.
Encore une fois, le père Trébuc se félicitait d’avoir élevé sa fille comme il l’avait élevée. Et, sans le souci de monsieur Daix malade, il se serait estimé pleinement satisfait.