‹ Mousseline: romanChapitre 13 sur 56 · XII

XII

A six heures, la mère Trébuc avait l’Intransigeant de monsieur Daix dans la loge. Mais elle ne le monta pas.

Elle avait réfléchi, longuement réfléchi. Une seule excuse la soutenait:

--Puisque Madame Loissel dit que je peux le faire, je peux le faire.

Mais elle résistait, à cause du père Trébuc, à qui jamais elle n’avait su rien cacher, ou presque rien. Et il s’agissait d’une démarche trop grave pour que la mère Trébuc ne se dépêchât pas de tout avouer à son mari.

Elle aurait pu d’abord aller le consulter. De la rue Legendre au square des Batignolles, il n’y a pas si loin: cinquante mètres de rue Boursault à parcourir, pas davantage. Seulement, le père Trébuc défendait que sa femme allât le distraire de son service, sous quelque prétexte que ce fût.

--Service, service, disait-il.

Vieux soldat, il ne plaisantait pas là-dessus.

D’autre part, la mère Trébuc hésitait encore quand elle eut enfin l’Intransigeant, de la troisième édition, dans sa loge. Monsieur Daix avait en effet demandé à madame Loissel qu’on lui montât le journal dès qu’on l’aurait reçu. Et la mère Trébuc se disait que Mousseline, sortant à six heures de son bureau, ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart.

La mère Trébuc n’était pas contente. Elle n’osait pas descendre jusqu’au fond de sa pensée. Elle se disait que Mousseline ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart, mais elle savait que Mousseline ne rentrait pas une fois sur dix avant la demie. A la sortie des bureaux et des magasins, les autobus passent toujours complets, et une fille a beau être sérieuse comme Mousseline et ne pas flâner en chemin, il ne dépend pas d’elle qu’un autobus passe qui ne soit pas complet.

--Six heures et demie!

Monsieur Daix, là-haut, dans sa chambre, avec sa fièvre, n’accuserait-il pas de négligence la mère Trébuc?

A six heures un quart, la mère Trébuc eut envie de monter. Mais l’occasion, que madame Loissel conseillait de saisir, elle qui était femme de bon conseil, ayant eu un grand train et de la fortune, l’occasion se représenterait-elle?

--Si à vingt elle n’est pas rentrée, se dit la mère Trébuc pour concilier ses hésitations, je monte.

Comme elle en décidait ainsi, une auto s’arrêta devant la maison.

La mère Trébuc dressa l’oreille.

Mousseline parut derrière la porte vitrée de la loge. Elle parlait à quelqu’un, à une femme élégante, plus grande qu’elle, qui gagnait la porte de l’escalier.

--Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc.

--C’est Mademoiselle Baquier qui m’a ramenée dans sa voiture. Je venais d’arracher mon numéro au bec de gaz pour l’autobus, j’entends qu’on m’appelle: c’était elle qui passait, elle m’a prise.

--Je n’aime pas beaucoup ça, répliqua la mère Trébuc.

--Elle était seule, dit Mousseline.

--Et puis d’abord ce n’est pas SA voiture, c’est la voiture de Monsieur Marsouet.

La mère Trébuc parlait sec.

Au moment de mettre son projet à exécution, comprenait-elle, par l’imprudence de Mousseline, qu’elle allait en faire une autre, peut-être pire? Ou si elle se gourmandait, en gourmandant Mousseline?

La mère Trébuc semblait fort mécontente.

--Quelle affaire! dit Mousseline. Pour une fois que je m’offre une promenade dans la limousine d’un sénateur!

La mère Trébuc se radoucit.

--Justement, dit-elle. Les limousines des sénateurs, ça n’est pas fait pour toi.

--Oh! tu sais, Maman, il y en a de plus moches que moi, qui ont des limousines de ministres, avec une cocarde à la casquette du chauffeur.

Elle riait, Mousseline, afin d’apaiser sa mère.

--Tiens, embrasse-moi, ça vaudra mieux! ajouta-t-elle en l’enlaçant de ses bras.

Tactique irrésistible. Deux baisers. Deux sourires. La paix était signée.

Mousseline ôta son chapeau.

--Ah! mon Dieu! s’écria la mère Trébuc.

--Quoi donc?

--Voilà que j’oubliais, avec tes histoires de limousine! Remets ton chapeau. Non, reste comme ça.

--Tu me fais peur.

Mousseline souriait, amusée.

La mère Trébuc lui tendit d’une main l’Intransigeant et de l’autre une clef.

--Prends ça, et ça. Tu vas me rendre un service. Toi, tu es jeune, tu peux monter cinq étages sans fatigue.

Mousseline s’amusait fort.

--Tu vas monter chez Monsieur Daix. Tu sais? Il a la grippe. Tu sonneras trois coups. Tu entends? Trois.

--Trois, oui, Maman.

--Tu ouvriras, tu entreras...

--Et je lui donnerai l’Intran?

--Voilà.

La mère Trébuc respirait.

--Tu lui diras comme ça que je n’ai pas pu avoir le journal plus tôt, la troisième édition n’était pas arrivée.

--Bon.

--Attends. Et puis, tu lui demanderas de ses nouvelles, comment il se sent, si ça va mieux, s’il a besoin de quelque chose.

--Bon. Après?

--Monte vite. Il m’attend depuis six heures.

Page 1