XVIII
Comme le père Trébuc demeurait interdit, monsieur Jaulet, que son premier effort avait délivré, releva la tête. Il ne craignait plus rien. Puisque le père Trébuc ne l’avait pas jeté dehors sans délai, que pouvait craindre le jeune musicien? Pour se donner une contenance, il assura sa boîte à violon entre ses jambes.
Mais le père Trébuc, tout surpris d’abord par cette démarche véritablement inopinée, ne tarda pas à retrouver son sang-froid. Il avait bien entendu. On lui demandait la main de sa fille, selon les formes, ainsi que cela se pratique dans les romans que lisait sa fille. Oui, mais qui la lui demandait? Celui dont il avait rêvé ne demandait rien, ou du moins ne demandait rien encore, et un prétendant, que l’on n’avait pas prévu, brouillait soudain les cartes.
--Maldonne! pouvait se dire le père Trébuc, mais il ne pouvait trancher la question sur-le-champ.
Sentant que l’heure était grave, la mère Trébuc se taisait. Elle laissait à son mari la responsabilité des décisions importantes. Son mari n’agissait jamais à la légère.
Aussi le père Trébuc, après avoir remercié de l’honneur qui était pour lui, disait-il, et remercié assez longuement parce qu’il cherchait une réponse convenable, finit-il par déclarer:
--Vous comprenez, Monsieur Jaulet, c’est à voir.
Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être le petit locataire du quatrième.
--Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque pas, et je n’ai pas peur du travail.
--Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc.
Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2 à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber.
Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le violoniste débitait ses explications.
--Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire.
S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta:
--Je n’avais pas de piston.
Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta précipitamment:
--N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne gagnent pas ce que je gagne.
--Quel âge avez-vous? répliqua le père Trébuc sur un ton de juge, car il avait eu le temps de réfléchir.
--Dix-neuf ans.
--Combien?
--Dix-neuf ans, dans deux mois.
--C’est ce que je pensais, avoua la mère Trébuc, qui regretta d’avoir pensé tout haut.
--Vous êtes jeune, dit le père Trébuc avec sévérité.
Monsieur Jaulet perdit de son assurance.
--Dix-neuf ans! répétait le père Trébuc. Mais vous n’avez pas fait votre service!
--Pas encore.
--Et vous voulez vous marier?
--Mais oui, Monsieur Trébuc. Le service, ce n’est rien. D’abord, il sera peut-être bientôt réduit à un an. Ensuite, je le ferai dans la musique. Un député socialiste, chez qui je vais jouer quelquefois en soirée, m’a promis...
--Vous en avez de bonnes, coupa le père Trébuc. Vous dites que le service, ce n’est rien?
Et, se tournant vers sa femme:
--Tu l’entends? Il dit que le service, ce n’est rien!
Prudente, la mère Trébuc hocha la tête.
Mais le père Trébuc s’était entièrement ressaisi. De son geste familier, il chercha sur sa poitrine la place de ses trois médailles. Il ne les avait pas, car il ôtait sa tunique en rentrant à la maison, la journée achevée, et il endossait une veste de mécanicien, toujours très propre.
--Ce n’est rien! répéta-t-il.
De nouveau tout rouge, le jeune homme entrevit sa défaite.
--Je me suis mal exprimé, Monsieur Trébuc, prononça-t-il, la gorge sèche. Je...
--Attendez, dit le père Trébuc.
Et il se dirigea vers l’armoire à glace qui ornait le fond de la loge.
Monsieur Jaulet n’insista pas. Ce répit que lui donnait le père Trébuc, le sauverait-il? Plus gêné que jamais par sa boîte à violon, le petit locataire du quatrième espérait-il reprendre l’avantage? Il suivait des yeux le père Trébuc, que sa femme aussi suivait des yeux.