I
Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, en homme consciencieux qui sait comment il doit se tenir, même si on ne l’observe pas.
--Service, service, répondait-il aux amis qui le taquinaient là-dessus.
Et, chaque fois qu’il leur opposait cette réponse, il se rappelait qu’il avait connu un service plus dur et une discipline plus rigoureuse. Et, d’un geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, les trois médailles qui paraient sa tunique: celle de Madagascar, celle de Chine, et la plus précieuse, la dernière gagnée, la Militaire. Un tel pavois signifiait assez que le père Trébuc, ancien sergent d’infanterie de marine, conservait sans peine une allure martiale sous son uniforme de gardien de square. Quiconque en effet porta l’ancre fameuse au col de sa capote, en demeure à jamais marqué d’un cachet particulier.
Entre tous les gardiens du square des Batignolles, on distinguait à première vue le père Trébuc. Lui seul avait cette façon de marcher lentement, mais avec une correction parfaite, et sans paraître s’acquitter d’une corvée, de la grille du chemin de fer au Commissariat de police ou du Pont Cardinet à la station des autobus, en contournant l’inévitable kiosque à musique.
--Belle journée, père Trébuc! disait en passant l’abbé Peluge, vicaire de Sainte-Marie, toujours pressé.
--Belle journée, répondait le père Trébuc, en levant la main vers son képi.
Depuis que tant de gens lui répétaient depuis tant d’années de semblables paroles, il ne se mettait guère en frais de conversation. Il se contentait d’être poli pour tout le monde. N’était-il pas en somme, dans ce jardin public, au service de tout le monde?
Il ne sortait de sa réserve que devant M. le Commissaire, qui aimait à l’interroger parfois sur ses campagnes, et devant certains locataires de sa maison.
Ce matin-là, précisément, le locataire du premier ouvrait le portillon du square au moment que le père Trébuc, arrivé au Pont Cardinet, allait faire demi-tour.
--Belle journée, père Trébuc!
--Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.
--C’est le printemps!
--Dame, oui, Monsieur Forderaire. Nous avons déjà toutes nos feuilles.
Il montrait d’un grand geste la masse des arbres, comme si elle lui appartenait.
Monsieur Forderaire s’était arrêté. Il assujettit son binocle et regarda le père Trébuc.
--On dirait que ça vous rajeunit, fit-il, tout ce printemps de votre domaine.
--Hé! je ne refuserais pas.
--Vous n’êtes pas si vieux, père Trébuc?
--Les deux cinq, Monsieur, ça commence à compter.
--Vous voulez rire?
Monsieur Forderaire, prêt à rompre, assujettissait derechef son binocle.
--Madame Forderaire va bien? demanda le père Trébuc. Mademoiselle Suzanne aussi?
--Très bien, très bien, père Trébuc. Tous mes remerciements.
--Allons, tant mieux.
--Au revoir, père Trébuc.
--Au revoir, Monsieur.
Le père Trébuc leva la main vers son képi. Un instant immobile, il regarda le passant qui s’éloignait.
--Il est plus jeune que moi, songeait-il.
Puis, à mi-voix:
--Sa fille a le même âge que la mienne.
Et il sourit, car il souriait toujours quand il pensait à sa fille.
Un train de banlieue, roulant à ses pieds dans la tranchée sonore de la rue de Rome, soudain siffla. Réveillé, le père Trébuc se remit en marche, lentement, les mains derrière le dos, la tête droite. Direction: le kiosque à musique.