II
Si, ce matin-là, le père Trébuc se sentait tout content des premières tiédeurs de l’année, en homme qui est contraint de vivre dehors sans jamais s’occuper de l’état du ciel, madame Trébuc maugréait contre ces premières chaleurs d’avril.
--Me voilà déjà trempée! disait-elle en ramassant sa pelle et sa brosse, et je ne suis qu’au palier du troisième!
Cependant elle s’effaçait, pour laisser descendre la femme de chambre du quatrième à droite.
--Sûr, dit la femme de chambre, que c’est pas drôle tous les jours, d’être concierge.
Elle se croyait évidemment d’un rang supérieur. Mais la mère Trébuc, qui n’aimait pas qu’on la nommât la mère Trébuc, n’aimait pas non plus qu’on la plaignît. Elle se redressa.
--Mademoiselle Jeanne, dit-elle, c’est jamais drôle de travailler à la sueur de son front. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous êtes jeune: c’est pas plus drôle de balayer les escaliers que de vider le pot de chambre de Madame, ou de mener la Choute à ses petites ordures.
Mademoiselle Jeanne menait en effet la Choute de sa maîtresse où disait la mère Trébuc. Elle ne riposta point.
--Vous fâchez pas, Mame Trébuc.
--Je me fâche pas, je vous réponds.
Penaude, l’autre fila, poussant la Choute d’un coup de pied. C’est qu’elle était l’obligée de la mère Trébuc, qui fermait les yeux sur les déportements nocturnes de la jeune femme de chambre du quatrième à droite.
Il avait suffi de la maladresse de cette Jeanne pour que la mère Trébuc cessât de maugréer contre sa tâche.
En réalité, elle n’était point paresseuse. Elle méprisait les gens qui gagnaient leur vie on ne sait trop comment, ou plutôt on sait trop comment, car une concierge sait presque tout. Néanmoins, elle n’était pas méchante. Aussi ne s’attardait-elle guère aux mauvaises pensées.
--Les affaires d’autrui... avait-elle coutume d’émettre, quand la tentation était excessive. Et elle n’achevait pas son indulgente sentence. Elle savait que la vie est difficile, et qu’il est difficile de demeurer honnête. Mais elle n’excusait pas ceux qui succombent.
--Les affaires d’autrui...
La mère Trébuc ne s’inquiétait que des siennes, qui étaient d’abord celles de sa fille.
Au fait, sa fille n’était pas encore descendue.
--Quelle heure est-il? se demanda la mère Trébuc. Sacrée gamine! Elle s’est peut-être rendormie?
Mousseline avait sa chambre au sixième étage, la loge de la concierge n’étant que d’une pièce. La mère Trébuc, en hâte, monta.
Mais Mousseline ne dormait point. Du bout du couloir, on entendait une voix fraîche qui chantait la scie à la mode:
--Dans la vie faut pas s’en faire; Moi, je n’ m’en fais pas...
La mère Trébuc ouvrit la porte: debout à sa fenêtre qui donnait sur la rue, Mousseline, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres peintes, Mousseline tranquillement se polissait les ongles.
--Eh bien, Moumousse! fit la mère. Et ton bureau?
--J’y vais, Maman.
--Tu tournes, tu retournes, et tu ne pars pas.
--Mais, Maman, il n’est que neuf heures moins vingt.
--Tu es sûre?
--Tiens, vois.
Et elle haussa sous le nez de sa mère la petite montre de métal doré qu’elle portait en bracelet.
--Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas.
--Là, je les mets.
Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les mains sur les épaules, et, très tendre:
--L’est belle, ta fille?:
La mère éclata de rire, pour ne pas avouer.
--Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant l’étreinte.
Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson, qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère Trébuc souriait d’aise.