‹ Mousseline: romanChapitre 23 sur 56 · XXII

XXII

La mère Trébuc n’avait pas pu résister au désir de monter chez sa fille.

Au réveil, parce que son mari l’attendait en bas pour régler la question, elle ne s’était pas attardée dans la chambre de Mousseline.

--Bonjour, la Fille. Tu as bien dormi? Voilà ton café au lait. Je me trotte. A tout à l’heure! Et ne te rendors pas, hein!

Mais elle avait vu que Mousseline était fatiguée ainsi qu’on l’est après une nuit d’insomnie. Et à peine le père Trébuc poussait-il le portillon de son square, la mère Trébuc grimpait au sixième, par le raide escalier de service, aussi vite que le lui permirent, comme elle disait, ses vieilles jambes.

Elle ne tergiversa point, les yeux de sa Moumousse étaient trop tristes. Devant le regard de ces yeux battus, elle ne regretta pas de désobéir à la consigne que lui avait fixée son mari: ne rien dire à Mousseline. Mais elle se rappela qu’elle ne pouvait pas se dérober à l’autre devoir, et c’était de dissuader Mousseline, si Mousseline essayait de s’entêter.

S’entêter, la Moumousse? quand sa mère lui remontrerait tout ce qu’elle lui remontrerait? Elle avait toujours été docile, la Moumousse. Enfant, quelques taloches lui avaient inculqué les nécessaires notions de l’obéissance qu’une fille doit à ses parents, selon le père Trébuc, avant de la devoir à son mari. Et Mousseline adolescente s’était rarement conduite de façon à mériter une semonce ou même une simple observation. Mais la mère Trébuc s’attendait à un peu de résistance:

--Quand on a l’amour en tête..., se disait-elle.

Et elle se rappelait qu’elle s’était entêtée, elle, jadis, à vouloir son gars Trébuc, et qu’elle l’avait eu, après quinze ans de fidélité.

--Savoir, se dit-elle, si elle l’aime aussi comme ça. Alors, ma foi, dame!

Et d’autres réflexions, qu’elle garda par devers soi, naturellement. Mais elle s’attrista de tout son cœur en voyant les yeux si tristes de Mousseline.

Nul reproche dans ces yeux-là, nulle colère, nulle rancune. De la tristesse, du chagrin. Rien de plus, mais n’est-ce pas trop pour une maman?

La maman entoura de ses bras la taille de sa fille. Elle sentit palpiter sur elle une gorge que secouaient déjà des sanglots. Elle regarda de près les pauvres yeux cernés qui se mouillaient.

--Moumousse, Moumousse! Pleure pas, pleure pas, Moumousse!

Mousseline en larmes appuya son visage contre l’épaule de sa mère:

--Pourquoi vous ne voulez pas? gémit-elle.

--C’est pas moi, Moumousse, c’est ton père.

--C’est la même chose.

--Pleure pas, Moumousse. Tu ne sais pas, vois-tu...

--Qu’est-ce que ça peut vous faire?

La mère Trébuc, près de pleurer, se retenait. Sa voix devenait faible.

--Il est trop jeune, dit-elle avec effort.

--C’est pas une raison.

La mère Trébuc comprit qu’elle s’égarait.

--Écoute, Moumousse. Faut rien dire à ton père, il m’avait défendu de t’en parler. Il t’en parlera lui-même à midi.

--Pourquoi vous ne voulez pas?

La fille s’entêtait. La mère se ressaisit.

--Tiens! fit-elle. Pourquoi que tu me le cachais?

--Je ne le cachais pas.

--Tu le cachais pas?

--Non. On rentrait presque tout le temps ensemble.

--Pas possible!

--C’est pas ma faute si tu ne l’as pas vu. On se cachait pas, je te jure.

La mère Trébuc était consternée.

--Ah! mon Dieu! exclama-t-elle. Je parie que la mère Chateplue vous a vus!

--Je ne sais pas, avoua Mousseline.

--Écoute, Moumousse, faut pas le dire à ton père. S’il savait ça, tu sais, je ne sais pas ce qu’il ferait.

Mousseline frémit.

--Ton bureau! s’écria la mère Trébuc. Tu vas arriver en retard. Dépêche-toi!

Mousseline leva les bras et les laissa retomber.

--Allons, allons, dépêche-toi. Faut pas être comme ça, que diable! Tu n’es plus une petite fille, tu as vingt ans.

--On le dirait pas, riposta Mousseline.

Et la mère Trébuc, autour d’elle empressée, n’entendit pas l’impertinence. N’entendit pas?

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