‹ Mousseline: romanChapitre 29 sur 56 · XXVIII

XXVIII

A neuf heures, au moment que Mousseline avait coutume de ranger son ouvrage ou son livre, d’allumer sa lampe à pétrole et de monter se coucher, tandis que le père Trébuc allait, dernier service de la journée, fermer la porte de la rue, Mousseline n’était pas encore rentrée. On l’avait attendue jusqu’à huit heures. A huit heures, le père Trébuc avait dit:

--Nous pouvons nous mettre à table, elle ne viendra plus.

Ils savaient bien qu’elle ne viendrait plus. Elle était partie avec ses objets de toilette, et laissant à peu près vide l’armoire de sa chambre: la mère Trébuc l’avait constaté sans vouloir comprendre. Mais il n’en fallait pas tant pour que le père Trébuc comprît tout de suite. Par pitié à l’endroit de sa femme, qu’il voyait écrasée de stupeur, le père Trébuc avait feint comme elle d’espérer, de croire que Mousseline jouait peut-être la comédie--sait-on jamais?--afin de faire pression sur ses parents, qui seraient trop heureux de lui accorder son Rodolphe Jaulet dès qu’elle rentrerait au bercail après un simulacre de fuite.

A neuf heures pourtant, le père Trébuc alla fermer la porte de la rue.

Ils ne s’étaient presque rien dit. La mère Trébuc avait seulement suggéré:

--Probable qu’elle est revenue pendant que j’étais chez le gérant, pour le robinet de Monsieur Chaudroule.

--Et son bureau alors?

--Dame!

Puis, après un silence, le père Trébuc, à mi-voix, prononça:

--Pourvu que personne l’ait rencontrée dans l’escalier!

Et le silence, que soulignait le morne bruit du gaz sifflant dans le manchon, pesa sur les parents inquiets. Ils ne s’adressèrent aucun reproche. Le père Trébuc songeait que le musicien du quatrième n’était pas rentré non plus pour dîner chez les Mujol; mais il observait que mainte fois Rodolphe Jaulet avait dîné en ville, et il concluait que rien ne prouvait que Mousseline fût partie avec son fiancé.

--Tu n’as rien dit à personne? demanda le père Trébuc.

--Dame, non.

C’était vrai.

--Si elle ne revient pas, reprit le père Trébuc en se couchant, nous dirons qu’elle était souffrante et que nous l’avons envoyée à la campagne.

Justement, la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui menait au sixième, la nuit, une vie de désordre, n’avait-elle pas remarqué, le matin même, la mauvaise mine de leur fille? Ils pourraient invoquer ce témoin.

La mère Trébuc ne répondit pas. Elle songeait à ces deux longs baisers que Mousseline avait donnés à son père, comme deux baisers d’adieu, et elle se rappelait qu’elle n’avait reçu, elle, de Mousseline, que deux baisers tout secs, du bout des lèvres, et parce qu’elle les avait provoqués. Telle est l’ingratitude des enfants: Mousseline avait reporté sur sa mère le ressentiment dont son père était la cause.

--Tu dors? demanda le père Trébuc.

--Dame, non.

--Moi non plus.

Vers minuit, lorsque les locataires rentrent du théâtre ou du cinéma, le père Trébuc tendait l’oreille pour bien percevoir le nom qu’ils jetaient du côté de la loge en passant. A force de penser que sa fille ne reviendrait pas, il en arrivait à penser qu’il avait tort de ne pas garder un peu d’espoir.

--Elle veut nous faire peur, se disait-il.

Mais, dans le même temps qu’il se mettait à considérer la situation avec moins d’inquiétude, la mère Trébuc perdait une à une, à force de les examiner, les raisons qui l’avaient jusque-là soutenue.

A trois heures du matin, ils ne dormaient ni l’un ni l’autre.

A quatre heures, quand la pendule du bureau de monsieur Forderaire eut sonné au-dessus d’eux, ce fut la mère Trébuc qui déclara:

--Monsieur Jaulet n’est pas rentré.

Le père Trébuc ne répondit pas.

--Tu dors? demanda-t-elle.

Il répondit:

--Non.

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