XXIX
La première stupeur apaisée, le père Trébuc, dont les réflexions nocturnes avaient été confuses, indécises et contradictoires, essaya de retrouver le sang-froid qui à l’ordinaire ne lui manquait pas si facilement. Mais pouvait-il prévoir que sa fille tant chérie, et toujours si docile, s’évaderait de la maison de ses parents sans crier gare?
Le long de la grille du chemin de fer, où il cherchait moins le soleil, ce matin-là, que de la solitude, il marchait lentement, comme à l’accoutumée, les mains derrière le dos, mais la tête un peu basse. Il était au fond si troublé, qu’il n’avait pas une seule fois poussé son exclamation favorite de joueur de manille: la fuite inopinée de Mousseline avait trop d’importance pour qu’il l’assimilât à une simple maldonne.
Il n’éprouvait aucune colère à la vérité. Il se sentait plutôt honteux. Car, s’il ne le dit pas à sa femme, il était d’abord surpris qu’à trente-cinq ans de distance Mousseline, sa fille, renouvelât ce qu’il avait fait, lui aussi, à sa vingtième année, parce qu’un père lui refusait la main de celle qui devint malgré tout madame Trébuc. Par coup de tête, dépit, fureur, orgueil, chagrin, et tout ce qu’on voudra, il avait quitté Portrieux et la Bretagne, gagné Paris, visité l’Exposition Universelle, et, séduit par l’exotisme des palais admirés, signé son engagement pour les pays d’outre-mers. A trente-cinq ans de distance, Mousseline dépitée fuyait à son tour par coup de tête. Le père Trébuc ne pouvait pas ne pas être frappé par cette coïncidence.
--Elle reviendra, se disait-il, puisque je suis revenu.
Oui, mais quand? Et comment dissimuler que Mousseline avait fui? Car il fallait avant tout le dissimuler. Certes, le père Trébuc ne se permettait jamais de porter sur autrui de ces jugements téméraires que nul n’hésite à porter sur ses voisins; et depuis qu’on le connaissait dans le quartier, on connaissait les Trébuc, père, mère et fille, comme irréprochables. Perdraient-ils en un jour une réputation acquise par tant d’années d’honnêteté?
--Si personne l’a vue..., songeait le père Trébuc.
Mais aussitôt il songeait:
--Quand elle reviendra, je te la secouerai de première.
Oui, mais reviendrait-elle? Son freluquet de musicien n’était pas rentré de la nuit non plus. L’avait-il enlevée? Et cette nuit même, Dieu sait où.
--Nom de Dieu! lâcha tout haut le père Trébuc en serrant les poings.
Il avait rougi.
--Ma fille..., murmura-t-il.
Ses innombrables pensées de la veille le harcelaient, confuses, contradictoires, décevantes, cruelles. Il se proposait d’aller rue Gaillon, au bureau de Mousseline. Il la ramènerait, repentante et soumise. Elle avouerait qu’elle revenait comme elle était partie, que...
--Eh bien! Père Trébuc, c’est vrai, ce qu’on raconte?
Pâle, le père Trébuc brusquement se retourna. Monsieur Forderaire assujettissait son binocle. Le père Trébuc salua et répondit:
--S’il fallait croire tout ce qu’on raconte!
--Tant mieux! Un moment, j’avais cru... Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois qu’une jeune fille se laisserait tenter par le diable. Mais le monde est méchant, père Trébuc.
--On peut pas empêcher les limaces de baver.
--Vous avez raison. Allons, au revoir, père Trébuc. Belle journée, hein?
--Oui, oui, au revoir, Monsieur Forderaire.
Et monsieur Forderaire, ayant assujetti son binocle, s’éloignait.
Comme un homme qui a reçu un coup de bâton sur le crâne, le père Trébuc, hébété, demeurait immobile.
Ainsi le bruit courait déjà que Mousseline avait quitté la maison paternelle? Le père Trébuc serra de nouveau les poings.
--Si je connaissais le saligaud! gronda-t-il.
Oui, mais que pouvait-il faire? N’était-ce pas la vérité, que Mousseline avait disparu?
--Je la ramènerai, décida le père Trébuc. Les saligauds n’auront qu’à se taire.
Hélas! il songeait au même instant que le bruit qui courait arriverait jusqu’à monsieur Daix, ce brave mutilé du cinquième que la grippe clouait au lit, et qui aurait été le mari rêvé pour Mousseline.