‹ Mousseline: romanChapitre 32 sur 56 · XXXI

XXXI

Mademoiselle Baudetrot, qui n’exerçait dans sa maison de santé que durant la matinée, ne rentrait pas tous les jours à la même heure. Elle était déjà chez les Trébuc, en conversation fort animée avec la concierge, quand le père Trébuc poussa la porte de la loge, à midi.

En le voyant, mademoiselle Baudetrot se tut, et la mère Trébuc eut l’air effrayé. Le père Trébuc les regarda comme s’il comprenait qu’on voulût lui cacher quelque chose.

--Qu’est-ce que c’est? dit-il, d’une voix qu’il essaya de maîtriser.

La mère Trébuc fondit en larmes.

--Qu’est-ce que c’est? répéta le père Trébuc.

--Il ne faut pas pleurer, dit résolument mademoiselle Baudetrot. Il faut d’abord la rattraper, et la tenir de près ensuite.

--Qu’est-ce que c’est? demanda pour la troisième fois le père Trébuc.

La sage-femme lui apprit sans détours, à sa manière, ce que Mousseline avait tenté d’obtenir de sa complaisance, la veille, après le déjeuner.

--Oh! exclama malgré lui le père Trébuc.

Une sueur lui mouillait le front. Il ôta son képi.

--Je la tuerai, murmura-t-il.

--Pardon! riposta la sage-femme. Il ne s’agit pas de vous ici. Ce qui est fait, est fait. Des cris et des menaces n’empêcheront rien. Au contraire, il faut empêcher votre fille de commettre son crime, car d’autres se chargeront trop vite de l’aider comme elle le souhaite. La vie humaine, Monsieur Trébuc, c’est sacré.

Mademoiselle Baudetrot, à sa manière, qui était brusque, affirmait sans hésiter son opinion.

--Votre fille est partie, continua-t-elle. Il faut la retrouver, et puis la surveiller. Voilà votre devoir.

--Mademoiselle...

--Non, coupa mademoiselle Baudetrot. Appelez-moi Madame. Vous avez des préjugés, Monsieur Trébuc, comme tous les Français. Croyez ce que je vous dis: ce n’est pas avec des préjugés qu’on repeuplera la France.

--Madame...

--Non, je sais ce que vous me répondrez. Vous avez tort. Je vous le répète: ce qui est fait, est fait; et je vous ai dit quel est votre devoir.

Et mademoiselle Baudetrot ouvrit la porte avec vivacité, puis sortit, en saluant de la tête un vieillard malingre qui se disposait à entrer à son tour dans la loge et disait, d’un ton mielleux:

--Bonjour, Mademoiselle.

Monsieur Mujol, locataire du quatrième à gauche, venait présenter aux Trébuc ses regrets profonds et ceux de sa femme.

--Nous étions à cent lieues de nous douter de quoi que ce fût, dit-il avec lenteur.

Leur pensionnaire, ce petit Rodolphe Jaulet, semblait si discret, si timide, si réservé! A la table des Mujol, il ne parlait presque toujours que de musique, chapitre où madame Mujol pouvait lui donner la réplique sans peine, car elle était pianiste.

--Jamais nous n’aurions supposé, disait le vieillard verbeux, que nous possédions chez nous un pareil serpent.

La mère Trébuc s’était retirée au fond de la loge, près de son fourneau, pour pleurer sans contrainte. Pâle, les mâchoires contractées, le père Trébuc écoutait monsieur Mujol sans l’entendre.

--Je vous remercie, disait-il au hasard.

Ou:

--Vous êtes bien bon.

Mais il avait envie d’expulser l’insupportable vieillard, dont la compassion était plus humiliante que la brusquerie de mademoiselle Baudetrot. Jamais comme à ces instants le père Trébuc n’avait souffert de l’infériorité forcée où le mettait son service de concierge; car, même après la guerre, même dans ce temps de confusion qui la suivit et dont chacun autour de lui se prévalait pour oublier de rester à son rang, il savait, lui, l’ancien sergent de Madagascar et de la Chine, rester à son rang et garder le sens des convenances.

Le père Trébuc, immobile, pâle, subit jusqu’au bout son humiliation.

--Je vous remercie, dit-il à monsieur Mujol, quand l’hôte du petit Rodolphe Jaulet enfin s’en alla.

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