XXXII
Quel angoissant silence laissa dans la loge le départ de monsieur Mujol! Le père Trébuc était anéanti, moins par l’exaspération qu’il avait réprimée devant le flux de regrets du vieillard sinistre, que par l’inimaginable malheur que mademoiselle Baudetrot lui avait annoncé sans précautions. Il se sentait incapable de diriger ses pensées. Il ne comprenait pas. Il n’acceptait pas de comprendre tout de suite.
--Ma fille! songeait-il.
Est-ce de sa fille qu’on lui parlait? Ne rêvait-il pas? Pourtant elle n’était pas là, sa fille. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, depuis vingt-quatre heures, ou guère moins. Toute la nuit, il l’avait attendue. Et la mère Trébuc, là-bas, au fond de la loge, près du réchaud à gaz, pleurait à petit bruit.
--Qu’est-ce que tu fais? demanda le père Trébuc.
Elle ne répondit pas.
Il reprit:
--Si c’est pour moi, tu sais, je n’ai pas faim.
Il s’approchait d’elle. Elle se retourna, les yeux rouges, la bouche tremblante.
--Ma pauvre Maman! murmura-t-il.
Et il l’attira contre lui. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas tenue ainsi dans ses bras? Elle pleurait sur son épaule, avec des frissons. Il ne disait rien. Il la serrait contre lui.
Mais une auto stoppa devant la maison. Le père Trébuc se détacha, tendant l’oreille.
--Monsieur Marsouet, prononça-t-il, non sans effort.
Puis:
--Il déjeune là-haut? demanda-t-il.
Et:
--Est-ce qu’il sait aussi?
La mère Trébuc répondit oui de la tête.
--Alors, quoi! Tout le monde!
Il demeura dans le fond de la loge, pour que le sénateur ne l’aperçût pas en passant et n’eût pas l’occasion de lui parler de Mousseline.
--Il est avec Mademoiselle Baquier, dit à voix basse le père Trébuc, qui reconnaissait chaque locataire à sa façon de marcher.
Malgré qu’en eût le père Trébuc, il dut affronter monsieur Marsouet. Le sénateur soignait sa réputation: il entra dans la loge avec assurance.
--Père Trébuc, dit-il, de cœur près de vous.
Il ne s’exprimait qu’en petites phrases souvent incomplètes, qu’il avalait. Il dit sa surprise et sa douleur, sans ménager les grands mots, émit quelques sentences indulgentes sur la frivolité de l’époque en général et sur le danger des mauvaises fréquentations en particulier.
--Triste époque, dit-il. Résultat de la guerre. Vous ne méritiez pas ça, père Trébuc.
Et, après deux ou trois autres phrases avalées qui rendaient hommage à l’honneur intact du père Trébuc, monsieur Marsouet, sénateur, gendre d’un ministre et père de deux députés, quitta rondement le couple malheureux pour aller déjeuner chez ses amis les Baquier, père, mère et fille.
La sympathie d’un personnage si considérable, toute flatteuse qu’elle était, ne consola pas le père Trébuc. Elle lui confirmait seulement l’idée de son malheur, dont il n’était pas encore en état de mesurer l’étendue.
--Ils savent tous! songeait-il.
Comme dans un cauchemar, il perdait courage devant la marée de honte qui montait vers lui.
--Et ils ne savent pas tout, songeait-il.
Ils savaient bien tous que Mousseline s’était échappée du domicile familial en compagnie de Rodolphe Jaulet.
--Madame Loissel le sait aussi, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.
Et il nommait madame Loissel pour ne pas nommer monsieur Daix. Mais savait-on ce que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, était peut-être seule à savoir? Il n’en dit rien, persuadé que la même pensée affligeait la mère Trébuc. En effet, après un silence, la mère Trébuc demanda soudain:
--Tu vas aller la chercher?
Il répondit:
--Je vais aller à son bureau tout à l’heure. Où veux-tu que j’aille?
--Dame!
Après un nouveau silence, le père Trébuc dit à mi-voix:
--J’irai, mais je la trouverai pas. C’est sûr. Elle est pas si bête.
--Alors?
Le père Trébuc haussa les épaules.
--J’ai soif, dit-il. Donne-moi un verre d’eau.