‹ Mousseline: romanChapitre 35 sur 56 · XXXIV

XXXIV

Il n’eut pas besoin de dire à sa femme, en rentrant à six heures, qu’il n’avait pas trouvé Mousseline au bureau. A son air las, la mère Trébuc comprit tout de suite. Elle comprit aussi que le père Trébuc avait subi là-bas une nouvelle humiliation. Plus que des cris et des plaintes, le silence d’un homme comme le père Trébuc est significatif.

Sans commencer par se déshabiller ainsi qu’il avait coutume de le faire chaque soir, le père Trébuc s’était lourdement assis sur une chaise, à la place où Mousseline s’asseyait, près de la fenêtre. Il ne disait rien. Il avait ôté son képi, et, penché en avant, les coudes aux genoux, tel que, trois jours plus tôt, sur un banc du square, le papa désolé de la petite Ginette, le père Trébuc corrigeait avec minutie la courbure de la visière de son képi.

Pour la première fois depuis des mois nombreux, il était rentré chez lui sans s’arrêter au café de la rue Boursault. L’équipe des Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet et Deraque ferait la manille quotidienne sans le père Trébuc. Comme il était le seul qui n’y eût à peu près jamais manqué, il pensait que les autres remarqueraient son absence plus facilement que celle de tel ou tel d’entre eux, qui étaient moins réguliers que lui. Et il se disait qu’ils viendraient sans doute s’informer à la loge du motif de son absence. Et il serait obligé de leur dire pourquoi on ne l’avait pas vu devant son verre de vermout-cassis habituel, pourquoi on ne l’y verrait peut-être plus jamais.

Peu à peu le père Trébuc prenait conscience de tout ce qu’entraînait à sa suite le départ scandaleux de Mousseline. Toutes ces mains qui s’étaient tendues jusqu’à ce jour avec tant d’empressement vers un père Trébuc digne du plus grand respect, se tendraient-elles encore avec sympathie vers un père Trébuc déconsidéré?

Sur sa chaise, son képi entre les doigts, le père Trébuc ne disait rien. Dans le fond de la loge, silencieuse, et affairée du moins en apparence, la mère Trébuc épluchait un chou.

--Et Monsieur Daix? demanda le père Trébuc.

--Je ne sais pas.

--Tu n’as pas vu Madame Loissel?

--Dame si.

--Alors?

--Elle m’a point parlé de Monsieur Daix.

Par pitié, la mère Trébuc ne révéla pas à son mari que Monsieur Daix, leur ambition, à l’instant même que se produisait la catastrophe, avait déclaré que Mousseline était très gentille. Mais pouvait-elle ajouter ce regret au chagrin du père Trébuc?

Le père Trébuc ne demanda pas ce que madame Loissel avait dit d’elle-même. Pouvait-il contraindre sa femme à répéter tout haut des paroles qui durent l’humilier? La honte se suffisait. Il songea que la pauvre Maman souffrirait assez des sarcasmes que lui jetterait au visage la mère Chateplue, l’effrontée concierge de la maison voisine. Il songea qu’elle en avait déjà peut-être éprouvé l’insolence, comme il l’eût éprouvée en pleine salle du petit café de la rue Boursault, s’il ne s’était pas abstenu d’y aller.

La mère Trébuc se préparait à mettre le couvert.

--Tu ne te déshabilles pas? dit-elle.

Il dégrafa son ceinturon.

Les autres jours, à pareille heure, il rentrait, la manille faite, et son gain de la soirée dans la poche.

--Ils ne viennent pas, se dit le père Trébuc en songeant à ses amis.

Ils ne vinrent pas, en effet. Mais, loin de s’en réjouir parce qu’ils lui épargnaient ainsi un surcroît d’humiliation, le père Trébuc souffrit davantage. Il songeait qu’on parlait de lui, qu’on le jugeait.

--Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser? se disait-il.

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