XXXIII
On aurait pu s’attendre que le père Trébuc, qui ne badinait pas avec l’honneur, entrât d’abord dans une colère dangereuse. N’était-ce pas tout son lent travail de vingt années qui soudainement le trahissait, et tant de peine perdue en un jour?
Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme une cagna de terre battue, construite par des mains patientes, s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc, jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le père Trébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade.
--Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il.
Il chercha.
--Ah! oui: Lelufre.
Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien?
Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude, oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à présent, mais désormais?
Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois, ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait.
Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui.
--Pardon, grand-père! disait l’enfant.
Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait, et continuait sa promenade sans but.
--Grand-père? songeait-il.
Il songeait qu’à cinq heures, ayant prié son collègue François de le remplacer, il irait au bureau de Mousseline. Et il tirait sa montre de nickel. Mais les aiguilles en semblaient, ce jour-là, rétives. Le père Trébuc levait la montre et l’appliquait à son oreille. La montre marchait cependant. Et cependant le père Trébuc songeait qu’il ne trouverait probablement pas Mousseline à son bureau. S’il gardait un vague espoir, il se rendait compte aussi qu’il se leurrait.
--C’est fini, se disait-il.
Il regardait d’un air triste les orgueilleuses mamans de son square.
--Ah! songeait-il. Faites tout ce que vous voudrez pour vos enfants, saignez-vous aux quatre veines, privez-vous de tout, veillez-les nuit et jour, couvez-les: à vingt ans, ils vous échapperont. Heureux, s’ils ne vous remercient pas en vous déshonorant!
En dépit des belles paroles de monsieur Marsouet, sénateur des Baquier, le père Trébuc se jugeait atteint dans son honneur. Lui qui avait pu toujours marcher la tête droite, il concevait avant tout qu’il ne pourrait plus marcher que la tête basse.
--Avoir tant enduré, songeait-il, pour échouer au port!
Il savait trop que sur ses pas, désormais, les gens chuchoteraient. Il surprendrait des regards moqueurs, ou dédaigneux. On dirait:
--La fille du père Trébuc? C’est du propre!
On dirait encore:
--Le père Trébuc?
Que dirait-on, hélas?
Les mains derrière le dos, le père Trébuc s’enfonçait les ongles dans la chair, et baissait la tête.
--Belle journée, père Trébuc! lui disait au passage quelque personne de connaissance.
Il répondait machinalement:
--Belle journée, oui.