XLI
Que ce fût parce que le goût lui manquait de faire de bonne cuisine après un coup si rude, ou par calcul de ménagère qui dans la pire détresse ne doit pas se permettre de négliger les intérêts du ménage, la mère Trébuc avait été bien avisée, en restreignant, depuis le départ de Mousseline, les dépenses journalières. A la fin du mois d’avril, elle constata que désormais elle ne pourrait plus mijoter de ces petits plats dont le père Trébuc aimait à humer le parfum, et que Mousseline déclarait chaque fois meilleurs que la fois précédente.
A la vérité, le père et la mère Trébuc souffraient trop du départ et de la faute de leur fille chérie, pour qu’un regret d’ordre matériel ajoutât vilainement à leur regret. Non. Dans ces difficultés que leur créa le problème de la vie chère, ils trouvèrent plutôt un sujet de plaintes qui les détournait de leur constant souci, en éludant les silences chargés d’angoisse des premiers jours qui suivirent le départ de Mousseline.
Évidemment, par un biais naturel, les plaintes qu’ils se communiquaient les ramenaient au chapitre de Mousseline. Eux qui jusqu’alors se gardaient de critiquer les locataires de la maison ou certains voisins, ils en venaient à examiner la conduite de ceux qui les avaient jugés, critiqués, et même réconfortés, car on ne les avait peut-être réconfortés que par hypocrisie, se disaient-ils. La douleur en effet ne rend pas bienveillant.
--Cette Mademoiselle Coupaud, disait le père Trébuc, on la regarde avec respect, maintenant qu’elle vient voir son père en taxi.
--Dame! répondait la mère Trébuc. Elle a de l’argent. Au jour d’aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte.
--Dame! répliquait le père Trébuc. Tu peux être tranquille. Ce n’est pas cette fille-là qui aurait épousé un homme sans le sac. Elle sait y faire, celle-là.
Il se taisait, et la mère Trébuc ne répondait rien. Tous deux songeaient en même temps que leur fille, leur Mousseline qu’on avait jugée et condamnée, était du moins partie avec un homme sans le sou. Elle ne rêvait pas d’épouser un homme pour son argent, elle, leur Mousseline. Elle avait eu tort de se donner, elle était coupable certes, mais elle ne s’était pas vendue.
Comme s’il continuait leur conversation, le père Trébuc disait:
--Mademoiselle Coupaud, encore, elle s’est mariée. Le mariage couvre tout, et elle sera peut-être une épouse fidèle.
--Elle? tranchait la mère Trébuc. Qui a bu boira, mon pauvre Ernest, et bon chien chasse de race.
--N’empêche. Ça regarde son mari. Elle est mariée. Mais ce que je voulais dire...
Il baissa la voix.
--Je voulais parler de Mademoiselle Baquier. Celle-là, veux-tu que je te dise? C’est répugnant.
--Elle fait ça devant son père et sa mère, et ils trouvent ça très bien.
--L’argent n’a pas d’odeur.
--Et puis, un sénateur, ça flatte. Ce n’est pas n’importe qui.
--Oh! dit le père Trébuc, sénateur ou pas sénateur, c’est du pareil au même. Rappelle-toi, la Maman, pendant la guerre, ces officiers américains qui venaient faire la ribouldingue là-haut avec les deux sœurs. Les parents trouvaient déjà ça très bien.
--Y a longtemps qu’on n’a pas vu la plus jeune, remarqua la mère Trébuc.
--Je croyais qu’elle était en Algérie?
--On le disait. On m’a dit aussi que Monsieur Marsouet les a eues toutes les deux.
--Et ça critique les autres! exclama le père Trébuc.
La mère Trébuc se rapprocha.
--Et tu sais pas ce qu’on m’a dit? fit-elle.
--Non.
--On m’a dit comme ça que Monsieur Marsouet leur a fait faire une opération, pour qu’elles n’aient pas d’enfants.
--Voilà! conclut le père Trébuc. Et il faut être aux ordres de ces gens-là, et les saluer, et les respecter, et tout, quoi! Tout ça, parce qu’ils ont de l’argent.
--Dame!
Et un nouveau silence s’établissait. Le père et la mère Trébuc comparaient, et ne disaient plus rien. Ils n’osaient pas, peut-être. Aucun des deux n’osait prendre l’initiative d’absoudre tout haut Mousseline.
--Le bœuf a raugmenté de quatre sous, dit sans transition apparente la mère Trébuc.
--Oui, mais il y a des légumes maintenant. Avec l’été qui vient, ça sera moins cher.
--Faut attendre encore un peu, répliqua la mère Trébuc. Avant juillet, faut pas trop espérer.
--Oui, quand les riches seront à la campagne.
--Vivement que la maison soit vide! soupira la mère Trébuc.