XLII
Comme avril avait passé, mai passa. Dans la vie nouvelle qu’ils menaient sans leur fille, le père et la mère Trébuc avaient pris de nouvelles habitudes.
Toute douleur à la longue s’engourdissant, ils commençaient du moins à ne plus considérer sous des couleurs aussi sombres le coup de tête de Mousseline. C’est que, devant la révélation faite par mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ils avaient eu peur. Honte et peur à la fois.
Ils étaient toujours sans nouvelles de Mousseline, et Madame Loissel se prenait à s’avouer déconcertée, et voire inquiète. Au contraire, le père et la mère Trébuc éprouvaient une inquiétude moins lancinante.
--Puisque nous ne savons rien d’elle, songeaient-ils, elle n’est pas morte.
Et cette présomption, qui les rassurait, les aidait à supporter avec moins d’amertume que Mousseline s’entêtât à ne pas leur donner signe de vie. Ils en souffraient, mais ils ne s’étonnaient pas outre mesure du silence persistant de leur fille.
--C’est une Trébuc, avait dit son père: toute d’une pièce.
Ils souffraient davantage, à mesure que les jours coulaient, à la pensée que Mousseline, partie parce qu’on ne voulait pas lui laisser épouser son Rodolphe Jaulet, ne se mariait pas. Et ils attendaient, à défaut d’une lettre de repentir et de tendresse, une lettre de sommation respectueuse, formule admirable qui acquérait une importance de premier plan dans la bouche du père Trébuc. Mais ils ne recevaient rien, et le père Trébuc, sans le dire à sa femme, se mettait à craindre parfois que peut-être Rodolphe Jaulet, reculant en face de son devoir, n’eût abandonné Mousseline après lui avoir fait abandonner ses parents. Il lui avait fait abandonner aussi son bureau, où elle était estimée; mais le père Trébuc ne craignait rien de ce côté-là: Mousseline était travailleuse, et capable de trouver, dactylographe intelligente, dix places pour une. C’est l’autre question qui tracassait plutôt le père Trébuc. Néanmoins, il refoulait sa crainte, car il avait bien vu, au trouble du petit Rodolphe Jaulet, le soir de la demande en mariage, que ce garçon était épris de Mousseline.
--Tu te fais des idées, père Trébuc! se disait-il.
Ainsi la peur, que la révélation de la sage-femme leur avait causée, harcelait moins vivement les Trébuc. Quant à la honte des premières heures, qu’à force de regarder autour d’eux ils avaient fini par considérer, sinon vaine,--car ils demeuraient encore de leur siècle, comme disait monsieur Forderaire,--mais excessive, elle s’estompait, elle aussi, avec le temps.
Au reste, si l’on excepte madame Loissel, l’ancienne riche du premier étage qui était réduite à terminer sa vie dans une chambre de bonne au sixième, les gens semblaient ne plus se rappeler qu’ils eussent connu aux Trébuc une fille. Un homme moins scrupuleux que le père Trébuc s’en fût réjoui sans arrière-pensée. Lui cependant se demandait si cette indifférence des gens à l’endroit de Mousseline et des soucis du père Trébuc, ne masquait pas du mépris. Il ignorait en effet si la sage-femme n’avait pas jasé, bien qu’il l’eût toujours jusque-là tenue au-dessus de tout soupçon. Mais elle avait l’air tellement sévère, lorsqu’elle déclara, sans aucun égard, au père Trébuc, que la vie humaine est sacrée!
Le père et la mère Trébuc, dans leur détresse, éprouvèrent toutefois, à la fin de mai, un soulagement. En effet, un mardi, à midi, en rentrant de la maison de santé de Grenelle où elle exerçait tous les matins, mademoiselle Baudetrot ouvrit, avec sa brusquerie ordinaire, la porte de la loge et annonça qu’elle déménageait.
--Je vais à Lille, dit-elle, prendre la direction d’une maison d’accouchements. Il faut que j’y sois pour le début de juin.
Elle ajouta:
--Le propriétaire sera content: il pourra augmenter le prix de mon loyer.
--Nous vous regretterons, eut la présence d’esprit de répondre le père Trébuc, tant il était content, lui aussi.
--Dame! fit la mère Trébuc.
Pour la première fois depuis le départ de Mousseline, le père et la mère Trébuc se sentirent moins oppressés.