XLIV
Et le mois de juin aussi s’écoula, morne, lent, vide, car toute nouveauté s’émousse, et l’habitude eut vite intégré dans le train ordinaire de l’existence des Trébuc, concierges, la maigre distraction que leur avait procurée l’arrivée du docteur Aubenaille. Mousseline n’était pas revenue. Mousseline n’avait pas écrit.
Et juillet à son heure apparut. Les Trébuc l’attendaient. Certains pour un mois, certains pour deux, les locataires se disposaient à quitter Paris, qui vers la campagne, qui vers le bord de la mer. Chaque année, le père Trébuc aidait à descendre les malles.
--Et vous, père Trébuc, lui disait-on, vous ne partez pas?
--Pas cette année, non, répondait-il. L’an prochain, peut-être.
Il avait toujours espéré pouvoir conduire, une année ou l’autre, à Portrieux, dans son pays où ni lui ni sa femme n’avait plus de famille, leur Mousseline. Ils étaient toujours restés à Paris, rue Legendre et square des Batignolles. Mais les vacances que les locataires prenaient étaient, du même coup, des vacances pour les concierges. Pendant les mois d’été, on ne nettoyait le grand escalier qu’une fois par semaine. La mère Trébuc se reposait.
Le père Trébuc, lui, dans son jardin peuplé d’enfants pâles, flânait à l’ombre des arbres vite jaunis par le soleil, et rêvait à ses souvenirs des pays chauds. Le soir, il mettait un morceau de glace dans son verre de vermout-cassis, et, après le dîner, il tirait une chaise de la loge, s’installait devant la porte, sur le trottoir, et fumait sa pipe en lisant le Journal. Quand la vaisselle était enfin lavée, la mère Trébuc venait s’asseoir à côté de lui.
Cette année-là plus que les autres, les Trébuc virent avec satisfaction s’en aller leurs locataires. Des maisons voisines, les locataires s’en allaient également. Chaque matin, des taxis et des omnibus de gare enlevaient voyageurs et bagages.
--Il n’y aura plus à Paris que les vrais Parisiens, disaient ceux qui ne partaient pas.
--On sera entre soi, répondait le père Trébuc.
Il songeait bien pourtant qu’il n’aurait ni la joie de l’apéritif qu’un morceau de glace rend délicieusement frais, puisqu’il n’allait plus au café, ni celle de la soirée qu’on passe sur le trottoir, à fumer une bonne pipe. Se risquerait-il, en effet, cette année-là, à s’asseoir devant la maison, quand, depuis déjà trois mois, il fuyait tout le monde?
Les Baquier eurent un départ magnifique. Ils allaient à Trouville: les parents, la cuisinière, la femme de chambre et la Choute par le train, et Mademoiselle en auto, avec monsieur Marsouet.
Le père Trébuc ferma la portière de la voiture.
--Au revoir, père Trébuc!
--Bon voyage, Monsieur le Sénateur.
--Au revoir, père Trébuc!
--Bon voyage, Mademoiselle.
L’auto démarra. Le père Trébuc la suivit du regard. Il songeait:
--Pourquoi qu’elle se fait pas appeler Madame, Mademoiselle Baquier?
Madame Loissel ne partait pas. Monsieur Daix, qui n’avait droit qu’à un mois de vacances, devait les prendre en août. Le docteur Aubenaille ne parlait pas de s’en aller. Quant aux autres locataires, ils étaient tous partis pour le dix.
Il commençait à faire chaud, chaud comme il ne fait chaud qu’à Paris, où l’air devient irrespirable dès que le soleil brille durant trois jours de suite.
Dans la loge, où une tenue stricte était moins indispensable, le père Trébuc demeurait en manches de chemise. Pour son service au square, il enfilait un pantalon de treillis blanc, qu’il repassait lui-même, tous les matins. Le soir, il n’osait pas s’asseoir devant la maison, comme la plupart des concierges du quartier: il craignait qu’une apostrophe de la mère Chateplue, qui buvait plus que jamais à cause de la chaleur, ne l’obligeât à répondre, et ne provoquât un esclandre. Et puis, de voir le petit café du coin de la rue Boursault, où fréquentaient les gens qu’il connaissait, lui donnait des tentations.
Déjà Letuigne, son camarade préféré de la manille, mais le plus irrégulier, avait essayé de l’entraîner.
--Tu es bête, lui avait-il dit. Et pourquoi?
--Pour rien.
Le père Trébuc avait résisté, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Était-ce encore, toujours, par orgueil? Mais quel orgueil pouvait garder le père Trébuc?