‹ Mousseline: romanChapitre 46 sur 56 · XLV

XLV

Monsieur Daix, le mutilé du cinquième dont madame Loissel avait fait rêver les Trébuc pour leur Mousseline, était un homme qui ne cherchait pas à se pousser au premier rang. Revenu de la guerre avec un seul bras, il portait sans arrogance à la boutonnière de son veston un mince ruban jaune liséré de vert.

Le père Trébuc, qui avait eu sa médaille à l’ancienneté, admirait que monsieur Daix l’eût tout jeune gagnée autrement. Mais aux félicitations, un peu gauches, que le vieux marsouin essayait un jour de lui exprimer, monsieur Daix s’était contenté de répondre en agitant la manche vide de son veston.

--Il est trop modeste, avait songé le père Trébuc.

Modeste, le jeune homme savait qu’après la guerre on considérait de tels rubans beaucoup moins comme un emblème de sacrifice que comme un insigne d’infirmité. C’est une nuance qui échappait au père Trébuc. Quand le père Trébuc se rappela, plus tard, que monsieur Daix avait dit, en parlant du départ de Mousseline, que ça devait arriver:

--Il n’est pas modeste, songea-t-il. Il est fier.

Monsieur Daix en effet n’avait pas éprouvé le besoin d’offrir au père ou à la mère Trébuc ses condoléances. Loin de prendre cette réserve pour de la politesse, le père Trébuc la tint d’abord du mépris et, ensuite, de la fatuité.

Oui, à mesure que le temps estompait sa douleur et sa honte, le père Trébuc condamnait moins sévèrement sa fille, s’accusait lui-même moins durement d’avoir manqué de vigilance, acceptait les excuses que monsieur Marsouet, monsieur Forderaire, Letuigne, Deraque, et d’autres, lui avaient proposées pour le réconforter, accusait à son tour les mœurs générales de l’après-guerre, et s’avouait à part soi moins coupable qu’il n’avait cru l’être au début. Et tant, qu’en juillet, à force de remarquer davantage l’attitude réservée de monsieur Daix, parce que, dans la maison déserte, le mutilé du cinquième passait moins inaperçu, le père Trébuc finit par s’avouer que le grand coupable était justement monsieur Daix.

Pensée noire. Depuis le départ de Mousseline, le père Trébuc avait roulé dans sa tête inquiète beaucoup de pensées noires. Il regardait autour de lui. Monsieur Forderaire et d’autres lui avaient ouvert les yeux. Il comparait, il jugeait. Et quant à ce monsieur Daix si fier, le père Trébuc estimait enfin qu’un employé de banque ne s’abaisserait pas en épousant une dactylographe pauvre, mais honnête.

--Honnête, certainement, affirmait le père Trébuc.

Qui prouvait que Mousseline, éprise peut-être de ce monsieur Daix si fier, n’eût pas écouté Rodolphe Jaulet par dépit et rage d’être méconnue et dédaignée?

--Mais voilà! se disait une fois de plus le père Trébuc: nous sommes pauvres. Les Trébuc sont pauvres. Ça, ça ne se pardonne pas.

Est-ce que sa pauvreté,--car elle n’était pas riche, mademoiselle Coupaud,--avait empêché mademoiselle Coupaud de trouver un homme riche qui daignât l’épouser? Cette fille pourtant se donnait des allures peu rassurantes. On avait jasé sur elle dans le quartier, et le fait est que...

--Mais il ne faut pas se fier aux apparences, songeait le père Trébuc au mois de juillet, ni condamner les gens trop vite.

La première quinzaine de juillet était chaude. L’été s’annonçait ardent. Les Parisiens se hâtaient de fuir la ville, qui devenait inhabitable. Aux approches du 14, les maisons désertées se faisaient de plus en plus nombreuses. Que de volets clos à toutes les façades!

--Si ça continue, disait le père Trébuc à sa femme, il n’y restera plus que les concierges.

Et il se lançait dans une nouvelle diatribe contre les riches à qui tout est permis.

Mais la mère Trébuc avait moins d’aigreur.

--Te plains pas, répondait-elle. Qu’ils s’en aillent tous! La vie sera moins chère.

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