XLVIII
Le mauvais temps ramena maints Parisiens plus tôt que de coutume. Le père Trébuc les regardait revenir, et débarquer de leurs taxis ou de leurs omnibus de gare, avec un air de commisération goguenarde qu’il n’aurait jamais eu l’année précédente.
Dès le début de septembre, deux de ses locataires revinrent: les Mujol, ce couple peu sympathique dont le misérable Rodolphe Jaulet avait été le pensionnaire, et les Versu, autre couple de vieillards peu sympathiques, assez distants, et sur qui l’on ne glosait du reste pas dans le quartier.
Monsieur Daix aussi revint, avec son attitude réservée qui ne trompait pas le père Trébuc.
--Il n’a pas de quoi être si fier! songeait le père Trébuc. Sa médaille! Sa médaille! Il l’a eue parce qu’il a perdu son bras. Ça ne prouve pas qu’il était un héros. Il y en a qui ont été blessés, mutilés, et décorés de la médaille militaire, en fichant le camp au cours d’une attaque. Potonnot en connaît un comme ça. Même que celui-là fut blessé par son capitaine, qui lui tira dessus parce qu’il se sauvait. Ainsi!
Le père Trébuc était bien changé. Rares, très rares, ceux que sa critique en éveil épargnait. Il ne respectait plus aveuglément les personnes qu’il avait jadis portées aux nues. Même sur madame Loissel, sur la brave madame Loissel ruinée, qui vivait avec dignité dans la chambre de son ancienne cuisinière, au sixième, il trouvait à faire au moins des restrictions.
--De quoi qu’elle se mêlait, celle-là? songeait-il. Est-ce que nous pensions, nous, que son Monsieur Daix pourrait épouser notre Mousseline? Elle en avait plein la bouche de son Monsieur Daix. Sûr que, sans elle et toutes ses histoires, j’aurais jamais pensé à ce garçon pour ma fille, et j’aurais peut-être pas refusé le petit musicien des Mujol, et j’aurais encore ma fille.
A ses diatribes, la mère Trébuc ne répondait rien. Elle comprenait que son mari était malheureux. Elle était malheureuse. Que pouvait-elle répondre? Elle avait accoutumé, depuis toujours, de ne pas le contredire. Elle lui laissait volontiers cette chétive joie.
Mais le père Trébuc éprouva une joie profonde, le 6 septembre, un jeudi.
Le 6 septembre, il y eut en effet un scandale dans la maison, un scandale où le père Trébuc n’était pas en cause, et plus grave que celui qui l’avait frappé.
Depuis deux ou trois jours, il s’en souvint par la suite, il avait remarqué que le docteur Aubenaille, qui n’habitait dans la maison que depuis trois mois, qui ne s’était pas absenté pendant les vacances, et qui avait reçu une clientèle moins nombreuse, mais toujours aussi choisie, de femmes presque toutes fort élégantes, paraissait inquiet ou souffrant.
--Je comprends! dit le père Trébuc, le 6 septembre.
Tout le monde comprit: le docteur Aubenaille, médecin spécialiste qui soignait une majorité de jolies malades, fut arrêté, emmené, et mis en prison.
Le lendemain, le père Trébuc lut avidement la colonne entière que le Journal consacrait aux soins spéciaux que les jolies malades sollicitaient du médecin complaisant. Un portrait occupait le milieu de la page. Le père Trébuc trouva qu’il ressemblait mal au docteur Aubenaille.
Le père Trébuc, et sa femme avec lui, fut interrogé par des journalistes polis, jeunes, indiscrets, et enfin encombrants, qui lui prêtèrent des propos qu’il ne reconnut pas, quand il les lut dans leurs journaux. Et il fut félicité par ses amis, le soir, à l’heure de la manille.
--C’était un beau coco, ton médecin! lui dit-on.
--Je m’en doutais, répondit-il. Je l’avais à l’œil.
--Paraît qu’il gagnait tout ce qu’il voulait.
--Dame! Les femmes de la haute, ça a des amants qui casquent sans grogner, lorsqu’ils ont fait des bêtises.
Et le père Trébuc ajoutait:
--En voilà un qui ne pensait pas que la vie humaine, c’est sacré!
Mais lui seul pouvait saisir le sens complet de son exclamation.