XLVII
Juillet s’acheva. Août passa. La fin de juillet avait été moins belle. Août ne fut guère meilleur. Sous un ciel souvent chargé de nuages, Paris reçut de la pluie par journées entières.
Sans nouvelles de Mousseline, qui s’obstinait, en vraie Trébuc, à ne pas demander son pardon, les Trébuc menaient leur morne existence quotidienne, sans soucis matériels excessifs.
Comme l’avait prévu la mère Trébuc, la vie était un peu moins chère. Un peu seulement, mais assez pour que la mère Trébuc pût arriver à joindre les deux bouts en n’imposant pas à son mari de trop cruelles privations. Elle songeait cependant que cette période de répit que sont les mois de vacances pour les ménages de petites ressources, ne serait pas éternelle, et que, malgré les espoirs que chacun nourrissait d’un avenir plus clément, la mauvaise saison des prix qui montent reparaîtrait en même temps que les Parisiens revenus.
--Et en hiver? se disait la mère Trébuc. Comment ferons-nous?
C’est alors surtout que, pratiquement, l’absence de Mousseline serait sensible. Faudrait-il priver le père Trébuc d’un peu plus de viande, même frigorifiée, quand il n’en mangeait déjà pas outre mesure, ou de son vin rouge? Mais il avait besoin de son vin et de sa viande pour affronter les rigueurs de l’hiver, sous la bise glacée du square des Batignolles.
La mère Trébuc songeait parfois au magot que son mari avait amassé, pour le mariage de Mousseline, avec les gains de ses manilles. Le magot ne servirait sans doute jamais au mariage de Mousseline, hélas. Toutefois, si la mère Trébuc ne projetait pas de l’entamer en cas d’urgence, car on ne sait pas ce que l’avenir réserve à un chacun, elle pensait que le père Trébuc pourrait lui remettre les gains qu’il réalisait de nouveau chaque soir, au lieu d’en grossir inutilement le magot sans emploi certain.
Car le père Trébuc avait succombé aux invitations de ses camarades, et repris sa place à la manille de chaque soir. On n’entendait plus, dans la salle enfumée du petit café de la rue Boursault, les monologues poissards de la mère Chateplue, matrone à la poitrine monstrueuse, mais on y entendait, comme par le passé, de temps en temps, la voix triomphante du père Trébuc qui annonçait:
--Je coupe, et atout!
Il semblait que le père Trébuc eût moins de circonspection qu’autrefois dans ses propos. Il lui échappait souvent, en plein café, des opinions hardies et d’irrespectueuses apostrophes. Les jours de pluie, par exemple, si quelqu’un maugréait contre le mauvais temps ou se plaignait des fichus étés que nous avons en France à présent,--l’avez-vous remarqué?--le père Trébuc affichait un contentement parfait. Il riait, disait:
--Tant mieux!
Et il commençait une vigoureuse apologie pour le mauvais temps qui vengeait les pauvres,--et il disait quelquefois: les prolétaires, car il aimait les mots emphatiques dont le sens est obscur,--et il jubilait parce qu’il y a une justice ici-bas et qu’à la campagne et au bord de la mer où ne vont pas les pauvres, dans leurs villas, leurs châteaux et leurs palaces, les riches pouvaient constater que leur argent ne leur permet pas tout.
--Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.
Il voyait qu’on l’écoutait. Il se rappelait qu’autrefois aussi on l’écoutait, autrefois, avant 1914, quand il racontait ses campagnes, décrivait les mœurs des Chinois, ou parlait de la reine Ranavalo et du colonel Gallieni. La guerre, en éclipsant ses guerres, lui avait enlevé son prestige. Longtemps, il s’était tu, gardant pour lui ses souvenirs, par discrétion, par convenance. Et voilà que derechef on l’écoutait quand il se mettait à parler. On faisait cercle autour de lui. Et il prenait là une petite revanche, sans plus s’inquiéter ni de convenance ni de discrétion.
--Sacré père Trébuc! disait-on en souriant.