V
La mère Trébuc n’avait pas dit à son mari que madame Loissel se proposait de sonder monsieur Daix. Elle voulait réserver la surprise, au cas de réussite. Mais le père Trébuc n’ignorait pas que madame Loissel, qui avait eu tant de beau monde autour d’elle, leur faisait l’honneur de juger que monsieur Daix, jeune homme plein de distinction, pouvait épouser leur Mousseline, fille de concierges. Et le père Trébuc, flatté, se serait mis en quatre pour madame Loissel, par gratitude.
Flatté, le père Trébuc? Il était donc orgueilleux? Peut-être, mais plutôt satisfait, satisfait comme un homme qui a travaillé consciencieusement et dont on reconnaît à la fin les efforts. Son père à lui n’était qu’un simple pêcheur de Portrieux, mort en sabots dans son trou de Bretagne. Mais lui, fils de pêcheur était devenu, après maints voyages aux colonies, un fonctionnaire de la capitale. Et sa fille à lui, sa Mousseline, dactylographe chargée de la correspondance chez un gros marchand de tissus de la rue Gaillon, qui ne l’eût prise pour une demoiselle de Paris, comme les autres? Elle gagnait de bons mois; elle était sérieuse et gentille; elle portait bien la toilette; et que souhaiterait de plus un jeune homme qui cherche une femme?
Tous les matins, en la regardant qui bondissait sur la plate-forme de l’autobus, le père Trébuc était satisfait. Et il songeait que son père et sa mère à lui auraient été satisfaits aussi et voire stupéfaits, devant la petite-fille que sa femme et lui leur avaient donnée. Et il ne glissait à l’orgueil que lorsqu’il songeait qu’une dame comme madame Loissel pouvait concevoir pour Mousseline un mariage néanmoins plus beau que ce qu’il osait quelquefois espérer.
--Et pourquoi non?
C’était la question perfide qu’il se posait.
Il ne l’acceptait pourtant pas sans en discuter. Évidemment, il savait que, depuis la guerre, les filles à marier étaient plus nombreuses que les garçons, et que les garçons, recherchés à leur tour, n’avaient que l’embarras du choix. Objection grave, car il est certain qu’en ces temps de vie chère, les garçons choisissaient les filles qui amènent au ménage autre chose que leur gentillesse.
Alors le père Trébuc hésitait, doutait, se dépitait.
--De mon temps... songeait-il.
Et il soupirait sous l’épaisse verdure des arbres de son square, où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.
De son temps, on s’épousait d’abord par amour. Combien n’avait-il pas eu de camarades qui ne s’étaient souciés que d’amour? Et lui-même, le père Trébuc...
--Laissons! se disait-il. Y a maldonne. Je m’occupe de ma fille.
N’avait-elle pas de quoi plaire à ce Monsieur Daix? Ou désirait-il une femme dans le genre de mademoiselle Lucienne Coupaud, qui devait se marier le 28 avril avec un monsieur qu’on disait fort riche, et qui venait la prendre tous les jours en taxi pour courir les dancinges, où d’ailleurs il l’avait rencontrée?
--Imbécile! pensait le père Trébuc.
Puis, plutôt, il plaignait ce malheureux qui se jetait au-devant de l’infortune. On ne lui avait donc pas dit que monsieur Coupaud, locataire du troisième à droite, représentant de commerce si souvent absent, avait découvert une nuit, en rentrant de Boulogne, un homme mort dans le lit de madame Coupaud, et madame Coupaud et la petite Lucienne, toutes deux en chemise, qui pleuraient d’angoisse au pied du lit? De quoi madame Coupaud, saisie par la fièvre, était morte peu de temps après, bien que ce n’eût pas été la première fois qu’un larron couchât dans le lit conjugal. Et voilà qu’un gendre n’avait pas peur d’être, comme le beau-père, cocu jusqu’à la gauche?
Rien de tel à craindre pour celui qui épouserait Mousseline. Elle ne courait pas les dancinges, elle.
--Il ne manquerait plus que ça! pensait le père Trébuc, non sans qu’un éclair de menace lui ouvrît brusquement les yeux.
Mais il souriait aussitôt, comme à regret d’une si noire pensée.
--Mousseline...
Mousseline était une brave fille, ayant de qui tenir. Dans le quartier, nul qui le niât. Le père Trébuc le savait, et que certains pères en étaient jaloux, et il souriait.