‹ Mousseline: romanChapitre 5 sur 56 · IV

IV

Parmi tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième.

Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et, quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque. Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne fût pas fière.

Jadis,--elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,--elle avait été une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité au premier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au sixième,--la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait rapporté de la guerre que l’un de ses bras.

Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave femme, honnête et serviable.

Tous les jours, quand elle montait au sixième pour mettre de l’ordre dans la chambre de sa fille, la mère Trébuc frappait à la porte de madame Loissel. Elle s’offrait. Il était rare que madame Loissel refusât de lui laisser faire son marché: la mère Trébuc s’offrait avec trop d’obligeance à la fois et de discrétion.

La mère Trébuc avait-elle une arrière-pensée et peut-être, par avance, de la gratitude? Elle n’oubliait pas, bien qu’elle ne s’en ouvrît à personne et surtout pas à sa Mousseline, que madame Loissel lui avait dit, un jour:

--Votre fille, Madame Trébuc, est une perle. Elle mérite de trouver un bon mari. Et elle le trouvera, car elle le mérite.

La mère Trébuc avait rougi de plaisir. Madame Loissel avait ajouté:

--Savez-vous le mari qu’il lui faudrait? Il lui faudrait Monsieur Daix.

--Monsieur Daix!

C’était le mutilé du cinquième, un garçon timide et modeste, sans famille, mais d’une situation trop haute pour qu’il épousât la fille d’une concierge et d’un gardien de square.

La mère Trébuc s’était récriée.

--Et pourquoi donc? avait riposté madame Loissel. Il est employé de banque? Mais votre fille est Mademoiselle Trébuc, dactylographe.

La mère Trébuc avait encore protesté, mais plus mollement.

Dès lors, chaque fois qu’elle songeait que sa fille se marierait à son tour, elle se la représentait au bras de monsieur Daix, Madame Daix, habitant au cinquième.

--Oui, mais, se disait-elle, je ne pourrais plus rester concierge dans leur maison.

Or, le mardi, monsieur Daix passait la soirée chez madame Loissel. Et la veille de ce jour-là, comme elle était d’elle-même revenue sur ce mariage possible, madame Loissel avait promis à la mère Trébuc d’essayer de tâter le terrain, pour voir.

Quand, ce matin-là, après le départ de sa fille qu’elle avait hâté, et la chambre remise en ordre comme tous les matins, elle frappa ses deux coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc éprouva que son cœur battait violemment.

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