‹ Musiciens d'autrefoisChapitre 12 sur 19 · I - L'HOMME

I - L'HOMME

Une figure intelligente et vulgaire. Les sourcils gros. «De petits yeux noirs, bordés de rouge, qu'on voyait à peine, et qui avaient peine à voir[190]», mais qui brillaient d'esprit et de malignité. Le nez charnu, aux narines gonflées. Des joues lourdes, sabrées de plis grimaçants. Les lèvres épaisses, une grande bouche volontaire, qui, lorsqu'elle ne bouffonnait point, avait une expression dédaigneuse. Le menton gras, creusé d'un sillon au milieu. Le cou fort.

Paul Mignard et Edelinck cherchent à l'ennoblir dans leurs portraits; ils l'amaigrissent, ils lui donnent plus de caractère; Edelinck lui prête la physionomie d'un grand oiseau de proie nocturne. De tous ses portraitistes, le plus vrai paraît être Coysevox, qui ne s'est point soucié de faire un portrait d'apparat, mais qui l'a représenté simplement, comme il était dans la vie ordinaire, le cou nu, dépoitraillé[191], l'air brutal et maussade.

Déjà Lecerf de la Viéville avait pris soin de corriger les flatteries de ses portraits officiels:

Sachez qu'il était plus gros et plus petit que ses estampes ne le représentent, assez ressemblant du reste, c'est-à-dire pas beau garçon, à la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte qu'il ne voyait presque pas qu'une femme était belle[192].

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Au moral, on le connaît,--assez fâcheusement.--On sait qu'avec tout son talent il ne fût jamais arrivé à la situation exceptionnelle qui lui fut dévolue, sans un esprit de basse intrigue, un mélange de bouffonnerie et de flagornerie qui lui conquirent, au moins autant que sa musique, la protection du Roi. On sait par quelles ruses--disons: par quelles perfidies--il supplanta Perrin et Cambert, fondateurs de l'Opéra français, et trahit Molière, dont il était l'associé et l'ami[193]. Bien lui en avait pris que Molière fût mort soudain: car Lully ne fût pas sorti vainqueur de la lutte imprudemment engagée avec lui. Plus tard, s'il ne lui arriva plus, pour son bonheur, de se heurter à un aussi rude jouteur, il commit pourtant la faute de ne pas assez ménager des personnages qu'il croyait inoffensifs, et qui lui rendirent avec usure le mal qu'il leur avait fait. Je veux parler de Guichard et de La Fontaine, dont les sanglantes satires l'ont cloué au pilori. Guichard, un de ses compétiteurs, dont il voulut se débarrasser en l'accusant d'une tentative d'empoisonnement, n'eut pas de peine à prouver sa complète innocence, et publia sur Lully de terribles pamphlets. La Fontaine, à qui Lully avait joué le tour de lui commander un poème d'opéra, et de le lui refuser après, se vengea en le portraiturant dans ce méchant petit chef-d'oeuvre qui se nomme le Florentin.

Le Florentin Montre à la fin Ce qu'il sait faire. Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien; Car un loup doit toujours garder son caractère, Comme un mouton garde le sien...

Je ne sais si Lully était le loup; mais le mouton n'était certes pas La Fontaine. Il serait imprudent de croire sans contrôle aux malices que lui dicta sa vanité blessée. La Fontaine était «homme de lettres», et capable de tout, quand son amour-propre d'auteur était en jeu. Il en convient lui-même, dans son Épître à Madame de Thianges:

Vous trouvez que ma satire Eût pu ne se pas écrire. ..... J'eusse ainsi raisonné si le ciel m'eût fait ange, Ou Thiange; Mais il m'a fait auteur, je m'excuse par là. Auteur, qui pour tout fruit moissonne Quelque petit honneur qu'un autre ravira. Et vous croyez qu'il se taira? Il n'est donc pas auteur, la conséquence est bonne.

Bien plus: il offrait à Lully, si celui-ci voulait mettre en musique le poème de Daphné, non seulement de retirer ses injures, mais de chanter ses louanges[194].

Si pourtant notre homme se pique D'un sentiment d'honneur, et me fait à son tour Pour le Roi travailler un jour, Je lui garde un panégyrique. Il est homme de cour, je suis homme de vers; Jouons-nous tous deux de paroles; Ayons deux langages divers, Et laissons les hontes frivoles. Retourner à Daphné vaut mieux que se venger.

Cet aveu, d'un cynisme ingénu, nous met un peu en garde contre les imputations malveillantes d'un si parfait «auteur».

Avec Lecerf de la Viéville, la chanson est tout autre:

Lully avait le coeur bon, moins d'un Florentin que d'un Lombard; point de fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes; vivant sans hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais plus de brusquerie et moins de politesse qu'il ne convenait à un grand homme, qui avait vécu longtemps dans une cour délicate.

Il est possible qu'à l'époque où le connut Lecerf, Lully, ayant réussi, n'eût plus besoin de fourber, et qu'il se montrât bonhomme. Les gens de sa sorte, pourvu qu'ils soient vainqueurs, n'ont pas de rancune. Un homme sorti de si bas, et qui avait dû essuyer tant d'avanies jusqu'au jour de sa fortune, était cuirassé contre les humiliations; il avait autre chose à faire qu'à penser à ses ennemis: il pensait à lui-même.

Il était d'une ambition extrême. Il ne lui suffit pas d'être maître absolu dans tout l'empire de la musique. Il n'eut pas de cesse qu'il ne fût anobli et reçu secrétaire du Roi. Ce ne fut pas sans peine, et l'histoire vaut d'être lue dans le récit de La Viéville: car elle peint sa ténacité insolente. A Louvois, s'indignant d'une telle prétention «chez un homme qui, disait-il, n'avait de recommandations et de services que d'avoir fait rire»:

--Hé! tête-bleue! répondit Lully, vous en feriez bien autant si vous pouviez!

La réponse était gaillarde. Il n'y avait dans le royaume que M. le maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de Louvois, de cet air.

Lully en eut le dernier mot. Il fut reçu secrétaire du Roi.

Le jour de sa réception, il offrit aux anciens et gens importants de la Compagnie un plat de son métier: l'Opéra. Ils étaient vingt-cinq ou trente qui, ce jour-là, avaient comme de raison les meilleures places. On voyait la Chancellerie en corps, deux ou trois rangs de gens graves, en manteau noir et en grand chapeau de castor, aux premiers rangs de l'amphithéâtre, qui écoutaient d'un sérieux admirable les menuets et les gavottes de leur confrère le musicien...

Cette ambition impertinente n'allait pas sans un juste orgueil du grand artiste roturier, qui se sentait l'égal des plus nobles. Cette revendication des droits du génie annonce déjà Gluck, à qui Lully ressemble par beaucoup de traits.

Comme Gluck également, Lully avait compris la toute-puissance de l'argent dans la société moderne; et son sens des affaires lui acquit une fortune considérable. En qualité de surintendant de la musique de la chambre, et de maître de musique de la famille royale, il avait un traitement de 30 000 livres. Son mariage, en 1662, avec la fille du célèbre Lambert, maître de musique de la cour, lui avait apporté 20 000 livres de dot. Il avait de plus les recettes de l'Opéra et les dons exceptionnels du Roi. Il eut l'idée d'employer la majeure partie de son argent dans les spéculations de ceux qui construisaient alors tout un quartier nouveau sur le terrain de la Butte des Moulins[195]. Il ne s'en remit pas à des hommes d'affaires. Il s'occupa de tout, lui-même. A lui seul, comme l'a montré M. Edmond Radet[196], il exécuta ses combinaisons, négocia ses achats de terrains, dirigea ses constructions, conclut ses marchés avec les ouvriers. Jamais il ne se fit remplacer. En 1684, il était propriétaire à Paris de six immeubles, qu'il avait fait construire, et dont il louait les appartements et les boutiques. Il possédait à Puteaux une maison de campagne avec jardin. Il en avait une seconde à Sèvres. Enfin il fut sur le point d'acquérir une terre seigneuriale, le comté de Grignon, pour lequel il fit, en 1682, une surenchère de 60 000 livres sur le Premier Président. Cela fit scandale. Une lettre du temps[197] se lamente que de tels faits soient possibles:

«Faut-il qu'un baladin ait la témérité d'avoir de telles terres!... La richesse d'un homme de cette qualité est plus considérable que celle des premiers ministres des autres princes de l'Europe.»

De fait, il laissait, à sa mort[198],--en cinquante-huit sacs de louis d'or et doublons d'Espagne, argenterie, pierres, diamants, biens meubles et immeubles, charges, pensions, etc.--une somme totale s'élevant, d'après M. Radet, à 800 000 livres:--deux millions d'aujourd'hui.

Cette fortune et ces titres ne lui tournèrent point la tête. Il n'y avait point de risques. Ce n'était pas lui qui aurait eu la sottise de jouer pour son compte le Bourgeois Gentilhomme, et de mettre son amour-propre à se laisser gruger par les grands seigneurs. Il s'enrichissait pour lui, non pour les autres. C'était ce qu'on lui pardonnait le moins:

C'est un paillard, c'est un mâtin Qui tout dévore, Happe tout, serre tout, il a triple gosier. Donnez-lui, fourrez-lui, le glou[199] demande encore; Le Roi même aurait peine à le rassasier...

Il était vilain. Les courtisans l'appelaient «le ladre»; non qu'il ne leur donnât souvent à manger; mais il leur donnait à manger sans profusion. Il disait qu'il ne voulait pas ressembler à ceux qui font des festins de noces, chaque fois qu'ils traitent un grand seigneur, qui se moque d'eux en sortant. Il y avait du bon esprit à cette sorte de vilenie[200].

Dans le fond, il n'était pas avare. Il savait dépenser à propos: ainsi, pour faire sa cour[201]. Il le savait mieux encore pour se donner du plaisir. Il menait joyeuse vie. Lecerf dit «qu'il avait pris l'inclination d'un Français un peu libertin pour le vin et pour la table, et gardé l'inclination italienne pour l'avarice». Ses débauches en compagnie du chevalier de Lorraine étaient connues de tous; et ce dévergondage, où ses admirateurs mêmes trouvaient, sinon l'excuse, au moins l'explication de certaines négligences de son oeuvre[202], contribua peut-être à sa mort prématurée.

Cela ne l'empêchait point d'être familial, à ses heures. Il faisait deux parts de sa vie, et il sut, jusqu'à la fin, rester en fort bons ternies avec sa femme. Il avait une grande considération pour elle et pour son beau-père Lambert[203]. Il avait accordé à celui-ci la jouissance d'un appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne; et il l'aida à se procurer une maison de campagne à Puteaux. Il avait tant de confiance dans l'intelligence de sa femme qu'il lui abandonnait les cordons de sa bourse[204], et que ce fut à elle, non à ses fils ou à ses disciples, qu'il laissa, par son testament, la direction et gestion absolue de son oeuvre: l'Opéra[205].

Et cet habile homme trouva moyen, en mourant, de faire une fin édifiante. On sait qu'à la fin de 1686, Lully, dirigeant à l'église des Feuillants, rue Saint-Honoré, un Te Deum, à l'occasion de la convalescence du Roi, se frappa violemment le bout du pied avec la canne dont il battait la mesure. Il lui vint un abcès au petit doigt du pied; et le mal, faute d'avoir été soigné d'une façon énergique, dégénéra en gangrène, dont Lully mourut, le 22 mars 1687, à cinquante-quatre ans. Tant qu'il garda l'espérance de guérir, il garda aussi son esprit malicieux, comme on le voit dans des anecdotes célèbres, plus ou moins authentiques, dont l'une le représente essayant de tricher avec le ciel. Son confesseur, dit la légende[206], n'avait consenti à lui donner l'absolution qu'à condition qu'il jetât au feu tout ce qu'il avait écrit de son opéra nouveau, Achille et Polyxène. Lully se soumet chrétiennement; il fait remettre la partition au confesseur; le confesseur brûle le manuscrit diabolique. Lully semble aller mieux. Un des princes, qui viennent le voir, apprend ce trait édifiant:

«Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au feu ton opéra? Morbleu, étais-tu fou d'en croire un Janséniste qui rêvait, et de brûler de belle musique?

--Paix, monseigneur, paix, lui répond Lully à l'oreille. Je savais bien ce que je faisais, j'en ai une autre copie.»

Peu après, il eut une rechute:

Cette fois-ci, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords, lui fit dire et faire les plus belles choses du monde. Les Italiens sont féconds et savants en raffinements de pénitence, comme au reste. Lully eut les transports d'un pénitent de son pays. Il se fit mettre sur la cendre, la corde au cou, et fit amende honorable[207]...

Et sa pompeuse épitaphe, en l'église des Saints-Pères[208], proclame:

Dieu, qui l'avait doué de tous les talents de musique par-dessus tous les hommes de son siècle, lui donna, pour récompense des cantiques inimitables qu'il avait composés à sa louange, une patience vraiment chrétienne dans les douleurs aiguës de la maladie dont il est mort... après avoir reçu tous les sacrements avec une résignation et une piété édifiantes.

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