‹ Mylord et MyladyChapitre 10 sur 62 · II

II

Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey. C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.

Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il n’avait été à ce point aimé pour lui-même.

Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle pouvait se faire attendre.

Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un instant comme celui-là, et Tyars était à elle!

Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!... Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une heure charmante.

Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «Electric Journal» radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste, madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’Art sous toutes les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie, on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode et les sculpteurs distingués; enfin l’Art, l’Art toujours!

Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où, jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie; chaque année, elle ajoute à sa «visiting list»; chaque année, ses dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «Pour rencontrer Son Altesse Royale le prince de...», elle brûle d’avoir cet honneur, qui l’établirait tout à fait femme fashionable.

On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi. Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.

Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours japonais.

--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et... ne...

Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie; «chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un pavillon, n’importe quoi?

--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez pas...

--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...

Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:

--Aucune, nous serons entre amis, simplement...

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