I
Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady Gwendoline Vancouver le signalé service que nous vous contions l’autre jour, est une charmante femme que tout le monde aime; on la plaint aussi, car elle est veuve d’un officier mort aux Indes, et elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, à vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à ravir les excuses de sa médiocre fortune et en demande pardon à ceux qui viennent la voir. Elle habite au cœur de Londres, dans une des rues à boutiques qui touchent aux confins d’un des quartiers les plus fashionables, une petite maison à deux fenêtres de façade; encore le rez-de-chaussée est-il occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe et le marchand de journaux. Madame Vesey a préféré ce voisinage aux agréments d’une villa isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au bout du monde. Elle a embelli sa petite niche comme elle a pu, et tous ses amis l’ont aidée; on lui a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts d’étoffe; on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son thé est exquis et lui est envoyé par un cadet de bonne maison qui s’est mis dans la Cité. Tout l’hiver et tout le printemps elle a toujours un feu bien clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire d’une des plus grandes mines de charbon d’Angleterre, lui en expédie, à titre gracieux, des charrettes qu’elle accepte comme des bonbons. L’art lui-même est venu la trouver: elle ne pouvait s’offrir la plus insignifiante aquarelle, mais elle ne peut pas refuser à un aimable garçon la permission d’orner les panneaux de ses portes et l’encadrement de ses miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui jure qu’elle lui rend service en lui permettant cette petite enseigne; deux ou trois chérubins vêtus de leurs ailes se promènent sur son plafond bas: elle assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony les a peints pendant qu’elle lui préparait une tasse de thé.
Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec rien. D’abord elle fait, naturellement, toutes ses robes, et elle reçoit modestement les compliments qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait qu’elle s’encadre à ravir; elle est brune, avec des yeux de génisse d’un bleu profond; elle se coiffe haut; pendant que tout le monde porte un petit chignon dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la sienne et découvre son cou rond et brun; ses robes sont toujours légèrement ouvertes, et le col officier, dentelle ou autre, lui est en horreur; elle a un signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en pare; elle est souvent en noir, surtout quand ses amies sont vêtues de teintes mourantes, et ce noir témoigne, avec le reste, de son économie et de son entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème de la vie à bon marché qui tourmente tant de pauvres sottes!
En organisant sa vie, elle était partie du pied de n’aller nulle part, parce que cela entraîne à trop de dépenses, et que, n’ayant que deux femmes à son service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui a forcé la main, les amis et les amies charitables ont prêté leur voiture et leur escorte; de son côté, elle s’est aperçue qu’un poulet froid, une langue et une salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis par une «housemaid». On ne refuse pas un cadeau de champagne, et ses petits soupers, les plus simples du monde, qui ne coûtent rien, sont très-recherchés.
Madame Vesey soutient modestement son succès; si elle est très-jolie femme, elle a l’air d’en demander pardon, et quand Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, elle a confié à une de ses bonnes amies qu’elle était désolée, et l’aimable amie l’a encouragée dans cette componction. Cependant, comme on ne peut ouvrir sa maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne s’étonne pas trop de voir souvent, devant la porte de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse Royale connue de tout Londres et le dogcart élégant du jeune marquis de Tyars, l’homme le plus à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on soit amoureux d’un autre, fût-il empereur! Et cependant, à sa sincère surprise, madame Vesey ne donne pas au beau marquis toutes les preuves d’affection qu’il attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui demander!
Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur d’un sursis, mais voit, en attendant, d’un très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait monseigneur... Son Altesse Royale ne cache pas ses sentiments, et pourquoi le ferait-il? Ils n’ont jamais nui à aucune femme, au contraire, et depuis qu’il honore madame Vesey de sa bienveillance, elle reçoit de douairières plus impeccables que les neiges éternelles, les plus bienveillantes invitations; en l’ayant, elle, on est sûr d’avoir Son Altesse. Madame Vesey n’y met pas plus de mystère.
Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il était à Eton. Il portait encore des jaquettes rondes, et n’avait alors que dix-sept ans. Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser particulièrement à lui; elle a suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes; car le jeune marquis, qui a hérité de son titre à cinq ans et a parfaitement dès lors mesuré l’importance de sa personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant son séjour à Oxford, pour trois mille livres de voitures et de harnais; le détail porte dix mille francs de fouets et cravaches.
Avec un garçon pareil, on peut tout espérer; aussi madame Vesey en espérait-elle bien tout!
Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée fort jolie, mais jamais autant que depuis qu’une Altesse Royale s’était posée en soupirant. C’est alors que le séduisant «guardsman» (Tyars était officier aux «guards»), en regardant dans la glace sa tête de chérubin blond et sa taille de jeune Hercule, se dit qu’il était tout à fait inconvenant que madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif dégommé, car le roi son père s’était vu enlever son royaume. Son héritier s’en consolait en menant à Londres la vie d’un simple particulier, agrémentée de toutes les grâces d’état que donne le sang royal dans un pays où il fait prime. Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, était la fureur du jour; l’avoir chez soi, une «délicieuse» distinction. Quand il apparut dans la société, revêtu de toutes les séductions du courage vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages effrayants.
Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques amis que madame Vesey était «the dearest little woman», et, véritablement, il la trouve exquise! Jamais on n’a vu un désintéressement pareil: il a fallu des supplications pour lui faire accepter un méchant bracelet! Jamais elle ne parle d’embarras pécuniaires; jamais elle ne pleure! Monseigneur, jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général, ses amies faisaient des frais si extravagants pour lui plaire, qu’elles l’accablaient au bout d’un certain temps avec l’exposé de leur situation. A l’ordinaire, le temps que duraient ces liaisons, deux ou trois fois les maris faisaient banqueroute pour avoir donné trop de bals et trop de dîners «pour rencontrer Son Altesse Royale».
Avec madame Vesey, rien de ce genre: d’abord, pas de mari; pas de crainte d’être appelé un jour à «mentir comme un gentilhomme» devant la cour de divorce, et une petite femme si simple qui prétendait qu’avec son revenu elle faisait encore des économies. Et voilà pourquoi Son Altesse lui donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire stationner son cab des heures entières devant sa porte, et ne se formalisait pas de la voir flirter de temps en temps, et même assez souvent, pour les convenances, avec Tyars.