‹ Mylord et MyladyChapitre 14 sur 62 · III

III

Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange!... Et l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise humeur, dans son «study» et se consolait, ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur ami «Rascal», petit terrier à rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile; la douairière Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que «Rascal» pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.

Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha ambitionnait.

--Eh bien! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché; il fallait venir avec nous alors!

--Je déteste le théâtre.

--Quelle idée! Kitty a été délicieuse; et savez-vous, Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à souper? je veux absolument la connaître.

Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.

--Pourquoi pas, s’il vous plaît? Miss Dove est une personne parfaitement comme il faut; on l’invite partout; d’abord elle a été mariée; c’est une personne aussi distinguée que n’importe qui; je suis décidée à faire sa connaissance; je la trouve charmante!...

--Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez!...

--Ah! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler... si vous pouvez!...

Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady Orris!... depuis son enfance une «Lady Orris» était pour l’imagination de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part; une Lady Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de lord qu’il était.

Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière fille des rues.

Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss Dove; elle avait tout: vertu, talent et le reste; elle avait eu le malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu heureusement se débarrasser; elle épouserait sans doute un duc, elle en était digne; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec plaisir; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait si peu de personnes chez elle! Le lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.