IV
Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington, où se trouvait la maison de Miss Dove.
Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante; des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.
Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main, une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.
--Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.
Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir une fleur.
Sir Marmaduke murmura quelques mots de... ravi..., charmé, puis, rouge comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée, Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier; il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le Maure de Venise...
--Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut bien tromper son cœur.
Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies enfantines:
--Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me console en regardant ceux des autres!...
Sir Marmaduke était ahuri.
Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps; mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter «ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une autre réponse.
A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir...
Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon dont elle menait son mari:
--Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!... le voilà donc apprivoisé... Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit; mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder une autre femme... car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.
Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...
Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise... cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait un «son and heir», et la pensée des enfants était affreuse à Lady Orris.
Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa constante profession de foi.
Miss Dove, qui, au contraire... Marmaduke était bien triste!
Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de Boldfront.
Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de réponse:
--Je n’approuve pas cela.
--Quoi! la duchesse?
--Non, votre projet.
Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé:
--C’est pour jeudi.
--Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit frapper violemment la porte en s’en allant.