‹ Mylord et MyladyChapitre 16 sur 62 · V

V

Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.

Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait, au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit... dans un pays chaud...

Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove...

Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la saignée.

Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.

Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».

Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste, débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque générale.

Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le seul fidèle ami sur lequel je compte».

Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.

--Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame! Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?... Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty!

Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un geste de reine.

--Elle joue la Reine Catherine, ce soir, murmurait Fielding.

--Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.

La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en vain.

--Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse être utile...

--Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous admirons tant, tant!...

Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe à un des trois valets de pied:

--Mon paletot.

Et se tournant vers Kitty:

--J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte...

--Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à Fielding.

--Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.

--Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger... Vive Marmaduke!

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