‹ Mylord et MyladyChapitre 21 sur 62 · V

V

Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady Gwendoline commençait à remarquer la flirtation de son oncle et de Lady Charles; mais elle la regardait avec un certain dédain, se promettant cependant, une autre fois, de laisser Lady Charles à ses regrets, et, pour l’amour de l’art, ébauchant à son mécréant de parent une petite exhortation, mais, au fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. Ce sont des dons de famille!

Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, occupait ses heures de loisir à écrire à Mylady pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait, on retournait chez soi faire des «économies», surveiller les génisses, les lapins et les abeilles, et surtout faire des «économies» et rester tranquille. Il s’étendait complaisamment sur ces riants tableaux.

Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une étincelle sur la poudre; elle la reçut après le «Cup-day», et pendant qu’il était question d’un pique-nique à Virginia-Water! Le mirage de sa petite maison, dans un pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, étroite, endormie, lui fit horreur; elle s’anima, s’excita et finalement lut la lettre à Lord Arthur, lui demandant son avis!...

Le résultat de la consultation ne s’est pas fait attendre! Grâce à Lord Arthur, Lady Charles Berner a goûté de l’indépendance, de la vie libre et de l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière elle, elle débarquait à Boulogne en compagnie de Lord Arthur, qui, pour la septième fois, dans sa vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs (terme consacré).

Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après un fort mal de mer, sans une malle, et dut immédiatement consacrer vingt livres sur les quarante qui étaient son fonds de bourse, à des achats de première nécessité. Lord Arthur, on ne sait comment, avait sa malle; il connaissait Boulogne (il y vient quand ses créanciers le pressent et y amène ses conquêtes), il connaissait les hôtels, le bon marché et le reste, et les voilà installés--car la triste raison les empêchait d’aller momentanément plus loin. Lord Arthur a bien gagné soixante livres à Ascot, mais il ne les a pas encore touchées! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles vécut en plein roman; elle fut une héroïne, elle avait été enlevée, rien ne lui avait résisté. Mais, au bout de ce laps de temps, sa femme de chambre lui manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, du matin au soir, de la cuisine et des vins. Le fait est qu’après la cuisine et le vin de M. Vancouver, c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours de cette vie libre et indépendante, de promenades sur la jetée et d’invocations à la lune, Lady Charles en avait assez, et Lord Arthur éprouvait un léger sentiment de goutte--très-peu de chose, mais enfin c’était la goutte! Le soir du troisième jour, ils étaient assis dans le salon mal meublé de l’hôtel, Lady Charles étendue sur une chaise longue de cuir noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, quand la porte s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver fit son entrée... A l’instant, Lord Arthur retrouvait son agilité et sautait sur ses pieds; Lady Charles, qui ne savait quelle contenance prendre, poussait un cri et se persuadait qu’elle était évanouie. Cela ne l’empêchait pas d’entendre des choses très-malhonnêtes et des épithètes extrêmement fortes que M. Vancouver, sans le moindre respect, adressait à son oncle. Celui-ci se défendait mal.

--Et avec quoi payerez-vous la note, ici? termine enfin M. Vancouver.

--Le diable emporte la note!

--Le diable vous emporte vous-même! Ce que je fais, entendez-vous? c’est pour ma femme, c’est pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous voir pendre!

--Merci!

--Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, allez vous habiller; nous traversons à onze heures.

--Nous traversons! Elle a ouvert les yeux et poussé un nouveau cri.

--Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier Lady Gwendoline; elle a écrit à votre mari que vous avez les oreillons.

--Les oreillons, alors...

--Alors la femme la plus folle que je connaisse pourra oublier sa folie.

--Ah! ah!

Nouveaux cris, nouvelles convulsions.

Lord Arthur veut se précipiter avec des sels; son neveu le pousse, le prend par les épaules, le met à la porte et la ferme à clef.

Lady Charles reprend alors ses sens; elle met son manteau, elle met son chapeau et laisse ses achats dans le tiroir de la commode.

--Où est votre malle? demanda Vancouver d’une voix sévère.

--Je n’en ai pas...

Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre l’engloutît.

Mais les éléments sont heureusement indifférents. Escortée de M. Vancouver, qui ne la lâche pas, Lady Charles monte à bord du bateau, et le lendemain se retrouve à Syringa Villa, où elle a les oreillons.

Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre apprenant l’accident à Lord Charles, celui-ci en est quitte pour attendre sa femme à Londres quelques jours de plus, dans cette placidité béate que procure un club où tout se trouve sous la main, surtout à un homme ayant, comme lui, un goût très-marqué pour regarder par la fenêtre deux heures de suite sans rien dire.

LES GANTS

Page 1