‹ Mylord et MyladyChapitre 22 sur 62 · I

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La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit ans, onze enfants et trente-sept petits-enfants; à tous ces éléments de bonheur elle ajoute une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie jusqu’au dernier moment. Après avoir mené ses sept filles dans le monde, elle y conduit ses petites-filles, et quelquefois même il lui arrive d’avoir à ses côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille; mais toujours et partout il lui faut de la jeunesse et un prétexte pour se coucher à trois heures, pour courir plusieurs bals dans une même soirée et pour donner elle-même des bals, des dîners, des lunchs et n’importe quel plaisir à la mode cette année-là.

Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement ridicule; très-grande dame, hospitalière et bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles, selon leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, Winifred, a été mariée par elle, il y a trois ans, à un baronnet immensément riche, mais ni beau, ni jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris assez facilement qu’il est des choses plus solides en ce monde, et elle a accepté son vilain mari tel quel, la bonne vieille Towerbay lui ayant fait observer, avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une raison parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé l’héritier d’un duc, pour qu’elle en trouvât un, le nombre des ducs étant très-limité, et un bon oiseau dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, de fait, la douairière avait eu raison. Winifred, devenue Lady Howber, paraissait vivre parfaitement heureuse, trouvant des satisfactions infinies et répétées dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. Sir Julian Howber ayant eu, dès la première année, l’héritier qu’il voulait, le son and heir pour la possession duquel il s’était marié, permettait à Mylady de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle avait la main large!

C’était en tout une personne élevée dans les idées modernes, très-pratique, voulant prendre de la vie tout ce qu’elle a de bon et se refusant absolument à toute impression triste. Bien portante, rieuse, se sachant très-belle, très-riche, elle était contente de tout, s’amusait toujours. Elle montait à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton de Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, les bons vins, le champagne surtout; s’habillait et se déshabillait six fois le jour avec le plus grand plaisir; folle de ses chiffons, aimant à la passion les dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui était doux, beau, brillant; parée comme une châsse, dès une heure de l’après-midi; les mains écrasées de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et au cou; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans pose ni morgue d’aucune sorte.

Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir; il la traitait un peu comme un bel animal de luxe pour lequel il faut savoir faire des sacrifices.

Pour elle il était sir Julian: il ne lui était ni agréable ni désagréable; elle lui faisait aussi bonne mine qu’à n’importe qui, et, quand ils étaient seuls en voiture, continuait à rire et à causer; du reste, elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait ou que sa grand’mère Towerbay lui en parlait pour lui recommander de le bien soigner; la vieille Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, le bonheur conjugal valait la peine d’y songer.

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