V
Le Drawing-Room est fini; il avait été interminable par suite du nombre de présentations;--l’agitation que cette petite émeute avait causée se manifesta tout haut: les mal notées sont au désespoir; les autres s’en vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter l’étiquette. Dans tous les «teas» où les belles ladies se dispersent pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.
Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses, elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis). Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber entra, ce ne furent qu’exclamations; tous les intimes qui étaient présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.
Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit; mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait disparu... Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements, et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda:
--Où est donc Johnnie Vere?
On le chercha inutilement.
--Mais il était là à l’instant, «dear», répondit tout de suite Lady Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de l’admirer en détail:
--Tout est admirable, disait la vieille lady; ce corail, «dear», est tout ce que j’ai vu de plus nouveau...
Puis, s’arrêtant dans ses approbations:
--Mais comme vos gants vont mal, Winifred!
Ses gants! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce fou, qui était parti!
--Mes gants! Mais ce ne sont pas mes gants!
Et elle les ôtait avec colère.
Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée, pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les bonnes heures de sa vie; elle ne pouvait se lasser d’admirer, ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber!
Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise, et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.
--Vous êtes fatiguée, «dear»? demanda Lady Towerbay.
--Non!... oui!... je crois que je suis fatiguée!...
Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.
--Merci, ma «dearest», d’être venue, disait Lady Towerbay; dites à ce cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous reverrai ce soir chez Lady Charlotte.
Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula, suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.