IV
Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation, de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule l’aurait pu dire!
Enfin le grand jour arriva! Le matin, Lady Howber monta à cheval de meilleure heure; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent:
--Allez-vous au «tea» de Lady Towerbay après le drawing-room? demanda-t-elle avec malice.
--Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y voir.
--Vous croyez? C’est possible.
--Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants?
--Non.
Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à leurs chevaux.
A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or; le cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée, bas roses, souliers à boucles; les chevaux bais magnifiquement harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux, culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main, attendaient dans le hall; la maison était silencieuse et tranquille. Le «hall porter» avait ouvert la porte; un des valets de pied qui ne sortaient pas avait déployé le tapis; Mylady pouvait descendre. Elle passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.
De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même, tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une journée voilée.
Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges; sur cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas, selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants; le manteau de cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or fin; la doublure de satin crevette était également brodée d’or; sur l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas de la traîne.
Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes au-dessus des frisons du front; les plumes blanches d’étiquette s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les épaules; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours, soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet immense également de roses choisies.
Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait! On l’enviait, et l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.
Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.
Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas encore venu, il y eut un vif émoi: Sa Majesté avait remarqué et vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en portaient!...
Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette, quelle humiliation! En une seconde, de bouche en bouche coururent les supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop grands, mais cela importait peu; son cœur battait encore quand les pages déployèrent sa traîne... Elle s’inclina avec un profond respect, et il lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains!!!