‹ Mylord et MyladyChapitre 29 sur 62 · II

II

Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait annoncé Lady Pomeroy, Dodo, c’est-à-dire Lady Dorothéa Freehold, fit son apparition à Belfry-Hall, et quelques minutes après huit heures se trouvait dans le grand salon, recevant les politesses de Sir James et les amabilités de tout le monde.

C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, les cheveux de ce bel «auburn» franc qui reflète chaque étincelle de lumière; des traits bien anglais, petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un cou long, des épaules tombantes, à peine de gorge très-basse, des hanches étroites, et la roideur et la souplesse d’un roseau. Elle marche avec aplomb et hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée que si sa mise n’eût pas été singulière. C’est une personne d’avant-garde que Lady Dodo: elle est fermement persuadée que l’édifice social ne peut rester debout que si chacun apporte en tribut son intelligence, son zèle ou même sa bêtise. Elle est partie de ce principe, et convaincue de l’égalité de la femme et de l’homme, elle est résolue à aider ses sœurs, moins entreprenantes, à conquérir leur rang.

Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il faut être vêtue d’une façon rationnelle. La plus grande supériorité de l’homme sur la femme, c’est le pantalon. Eh bien! la femme le conquerra, ce bienheureux pantalon, elle en fera sa chose, et alors on verra ses enjambées!... Et la conquête est faite! Lady Dodo la porte au grand jour, cette «divided skirt» (jupe divisée), sorte de pantalon turc, large et bouffant, recouvert de quelque chose qui n’est pas une jupe. Cela est absolument incompréhensible aux profanes; seulement quand Lady Dodo avance son pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance de quelqu’un que les jupes n’entravent pas, on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de la cheville; cette ruche est le volant du «dual garment» et est supposée répondre à toutes les pudeurs!

Quant au corset, cet instrument de torture, cause de toutes les maladies connues et inconnues, il est ignominieusement rejeté par elle; elle est occupée à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne répondant pas à toutes les nécessités. La chemise, vêtement incommode et superflu, elle l’a reléguée aux vieilleries, et porte à la place un maillot de soie, une «combination» comme la Ligue nomme cela, bien plus adhérent et plus chaud. Ainsi débarrassée de ses lisières, la femme peut relever la tête et s’affranchir de son esclavage séculaire.

C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo s’est consacrée corps et âme; ayant épousé un imbécile dont l’unique mérite consiste à être le fils aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la nécessité de tromper sa faim et s’est jetée tête basse dans le prosélytisme, y allant de sa plume, de son argent, de sa personne. Ardente et sincèrement persuadée, du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une chose, cette chose doit être excellente, n’ayant absolument rien de la violette; aimant beaucoup au contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à l’aise d’être en vedette, et y réussit parfaitement, son nom étant connu d’un bout à l’autre de l’Angleterre.

Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant sa femme et ne se permettait jamais de discuter une seule de ses idées; il était ébloui par sa facilité à écrire, par sa facilité à parler; il approuvait toujours, et elle avait assez d’esprit pour apprécier un mari de cette pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout en le rendant parfaitement heureux.

Elle s’était d’abord contentée de mener grand bruit pour la répudiation des étoffes étrangères; mais comme le patriotisme le plus pur trouvait difficile d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline et l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle assurément) et s’était absorbée dans celle qui, en réformant le costume des femmes anglaises, devait réformer les générations à venir et le monde. Elle-même se savait un très-bel échantillon de son sexe, et se portant toujours à merveille, assurait le devoir à sa manière rationnelle de se vêtir. Ses effets étaient pesés avec autant de soin que si une once de plus eût dû l’écraser.

Au résumé, moins active que brouillonne, moins habile que rusée: indifférente au but à atteindre, pour peu qu’il fût clair et facile, elle aimait surtout les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir de les vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne faisant jamais une démarche au hasard, en venant passer quelques jours à Belfry-Hall, Lady Dorothéa avait certainement un but.

Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur au correct Sir James; mais comme il était l’hôte le plus courtois, il l’avait à peine fait asseoir à sa droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant à Belfry-Hall.

--Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec un sourire délicieux, je suis enchantée d’être venue; j’aurais été horriblement désappointée si Maud ne m’avait pas invitée; Belfry-Hall est mon idéal!

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