III
Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, son mari et Reginald Pomeroy, dînaient ce soir-là à Belfry-Hall cinq ou six voisins, dont deux dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de son emploi, mais extrêmement choyé et ménagé par tout ce grand monde, à cause de son influence prépondérante dans les élections. On le nommait Foley.
Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être charmante et d’influencer favorablement son auditoire. Tenant à se montrer originale en tout, elle déclara trouver le vieux Foley très «funny», et elle l’interpella plusieurs fois pendant le dîner de sa voix harmonieuse, levant un peu son verre et le regardant à travers la table.
--Monsieur Foley! fit-elle.
--Mylady!... Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire porta chaque fois le verre à ses lèvres.
Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne put voir un aussi aimable procédé sans rendre justice à son bon sens momentané. Aussi lui dit-il tout à coup:
--Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon élection.
--Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure; mais je suis sûre que votre élection se fait toute seule.
--Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.
Et Sir James se mit à faire lentement un exposé de la situation politique du comté. Lady Dodo avait pris l’habitude d’être pratique, elle l’écouta complaisamment, si long qu’il en eût à dire, et résuma la question:
--Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir James?
Sir James avoua que les frais étaient considérables.
Quand les dames passèrent au salon, Sir James s’était presque décidément promis de lire une des lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement compris où étaient ses difficultés.
Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses invitées dans le salon, pièce immense très-éclairée et embaumée par une quantité de roses coupées. Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, qu’elle ajusta sur le devant flottant de la blouse de soie jaune qui lui servait de corsage. Les dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray s’éventait avec rage; il est vrai que sa robe de surah fraise écrasée, extrêmement garnie de dentelles blanches, avait un corsage des plus ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière les volets fermés, essayant de respirer la fraîcheur. Lady Dodo, au contraire, s’était assise au beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.
--Charlotte, ma chère, venez donc près de moi.
Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers de sa main blanche sur ses joues brûlantes.
--Quel ennui d’avoir chaud!
--Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre corset; comment peut-on digérer ou se bien porter avec un corset?
--Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des corsets.
Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne à la fois; elle interpella Lady Pomeroy, qui faisait les honneurs à ses voisines.
--Lady Pomeroy?
--Oui, chère.
--Est-ce que vous avez chaud? est-ce que vous étouffez un peu?
--Non, pas trop.
Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, puissante personne toujours prête à éclater, se hâta de placer son mot:
--Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un qui ait chaud, j’ai une véritable suffocation. Certainement, chère Lady Pomeroy, la salle à manger est admirablement ventilée; eh bien, à dîner, je souffrais d’une façon pénible, je souffre toujours de la chaleur.
--Mistress Windham, vous souffrez de votre corset.
--Lady Dorothéa?...
--Ma chère Mistress Windham, de pas autre chose, et voici Mrs Hobart-Moray et Lady Pomeroy qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques: je me demande, Maud, ce que votre robe peut peser. Quelque chose d’effrayant.
--Oh! Dorothéa, quelle idée!
--Ce costume--votre costume, Mistress Wyndham--est absolument contraire à n’importe quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre femme, mieux portante, de meilleure humeur, plus heureuse par conséquent, si vous étiez débarrassée de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que j’ai, moi...
Et elle remua victorieusement les jambes et se leva.
Avec une personne du rang de Lady Dorothéa Freehold, on discute; aussi Mrs Windham répondit-elle d’une voix un peu timide:
--Sans doute... peut-être... mais il me serait tout à fait impossible, je vous assure, tout à fait impossible de me passer de corset. Et toutes les femmes en sont là.
Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, puis gravement:
--Oui! dit-elle, là est la grande difficulté!... mais soyez tranquilles, nous trouverons quelque chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi utile que le corset, et qui ne sera pas un instrument de torture.
--Mais que sera-ce, Lady Dorothéa?
--Puisque vous vous intéressez à cette question, Mistress Windham, je vous enverrai mes articles. Sachez que pour le corset, nous préparons un modèle, approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, ma chère Charlotte, votre fine taille est une simple difformité; vous seriez à plaindre, pauvre chère, si naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez rire, je suis décidée à vous convaincre.
--Il faut convaincre Ralph d’abord.
--C’est ce que je ferai.
Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady Pomeroy fut assez surprise d’entendre Lady Dodo proposer un whist à Sir James.
--Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.
La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une excellente partenaire. Quand elle et Sir James eurent gagné plusieurs rubbers, elle lui dit:
--Toujours dans vos études, sir James? Comment se porte Cicéron?
Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, Sir James confia à sa femme que son opinion sur Lady Dodo se modifiait.