III
Harry Rosing arriva à l’heure dite; jamais il n’avait été plus élégant, plus poétique d’aspect; ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et tous ses mouvements étaient si doux, si câlins, que c’était un plaisir de le regarder. Il tenait par le collier un splendide chien du mont Saint-Bernard, dont les yeux humains étaient fixés, avec une interrogation muette, sur madame Meryton. Tout de suite, pour témoigner qu’il comprenait sa présentation, le saint-bernard remua la queue de la façon la plus bienveillante.
--Tibère a parfaitement compris, dit son maître; Tibère sait qu’il doit vous garder.
Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère l’étendue de ses devoirs, Harry Rosing baisa bien tendrement la main de madame Meryton, ce que le saint-bernard parut approuver du regard.
--Dear thing! dit madame Meryton, et elle posa ses lèvres sur le beau front de Tibère. Dear noble thing! et elle enlaça le cou du chien de son bras blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué!
Pendant le dîner, la présence des gens interdit toute espèce d’intimité; mais le café servi, Rosing comprit que l’heure des épanchements était venue.
--Dearest madame Meryton, dit-il d’une voix émue, j’ai pensé à vous toute la journée, et puisque, hélas! je ne puis me mettre en faction toute la nuit ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur de Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous faut.
Madame Meryton, baissant les yeux, demanda nécessairement lequel, et apprit que Harry Rosing, sachant qu’un peintre de ses camarades avait souvent d’anciens soldats pour modèles, avait été à la recherche d’un de ces modèles, le plus brave homme du monde, qui, pour la somme de cinq shillings, serait absolument charmé de faire, cette nuit-là, sentinelle dans le jardin de Raphaël house, de dix heures du soir à six heures du matin, «et avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait tranquille».
Une pareille sollicitude, un plan si intelligent provoqua une reconnaissance appropriée, mais cependant un peu plus mesurée que ne l’eût désirée Harry.
--Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque vous serez tout à fait tranquille?... lui disait-il.
--Oh! mais je serai tranquille, je vous assure, répondit-elle.
La conversation se continua ainsi, simplement affectueuse jusqu’à dix heures, moment auquel l’ex-soldat et ex-modèle se présenta, et Harry Rosing sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il avait à faire.
--Personne ne doit approcher de la maison, vous comprenez, mon homme? Personne, nous n’attendons personne! Donc, si l’on sonne à la porte, gardez-vous d’ouvrir! Si l’on veut forcer la serrure, sifflez comme ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne? Oui, c’est bien. Voici le chien; ici, Tibère! Évitez le bruit; il y a une Lady qu’il ne faut pas alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne ne doit sortir non plus...
--All right! Sir!
Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce retour momentané à la discipline. Malgré ses nombreux cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à Tibère, le chien l’accepta comme un honnête homme, et, sur un signe de son maître, sortit avec la sentinelle improvisée.
--Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton peut revenir, au moins serons-nous prévenus.
Une seule chose l’inquiétait encore. Comment faire consentir madame Meryton à ne pas le renvoyer, comme l’exigeaient toutes les convenances?... Fallait-il brusquer les choses?... Tout devoir a son éloquence?... Ou tout attendre de la peur?...
Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.
--Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. Tibère et Joe font bonne garde.
--Et comment vous remercier? dit doucement madame Meryton.
Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude sur la façon dont il rêvait d’être remercié. Il s’agissait tout simplement de l’aimer, lui qui l’adorait; un homme peut-il demander moins? et, je regrette de le dire, mais Griselda s’y sentait disposée. Se voir seule dans une maison isolée et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas désagréable. Il avait une façon de se rapprocher d’elle et de lui caresser les mains qui bannissait toute idée de crainte ou qui, du moins, faisait trouver bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement délicieux. De temps en temps, Tibère donnait un court aboiement, puis tout retombait dans le silence.
Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il ne partirait pas avant minuit, l’heure de tous les crimes, comme on sait, madame Meryton l’engagea d’une voix faible à s’en retourner chez lui.
--Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur? répéta-t-il pour la centième fois.
--Oh! oui.
Mais au même moment un aboiement furieux de Tibère retentit dans la nuit.
--Chut! dit Harry, écoutons, et en même temps, pour mieux entendre, il passa un de ses bras autour de la taille de madame Meryton. Elle ne fit aucune espèce de résistance.
--On marche, dit-elle en se serrant contre lui.
Oui, on marchait; des pas s’entendaient dans le jardin. Tibère aboyait de plus en plus, c’était un appel immédiat et pressant.
--J’y vais! dit Rosing.