‹ Mylord et MyladyChapitre 39 sur 62 · II

II

Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise quand le lendemain, dès midi, on lui annonça M. Rosing:--elle ne s’attendait pas à moins de sa sympathie et lui tendit très-cordialement la main.

--Avez-vous lu les journaux du matin? dit-elle.

Il prit l’air grave.

--Oui; les histoires de voleurs se confirment. Il est évident qu’il faut veiller. Mais ne vous alarmez pas, nous allons organiser la défense. Ce «nous» n’était pas sans une certaine douceur.

D’abord, ils passèrent en revue les domestiques. Le «butler» était vieux, et madame Meryton le croyait sûr, mais trop débile pour faire bonne garde. Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au lit depuis deux jours. La «housekeeper» n’avait d’inclination que pour les policemen, ce faible devait être encouragé; mais madame Blayn, la femme de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les deux housemaids... elle les soupçonnait d’avoir un cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois semblé vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir à travers le jardin vers la route.

--Pas un gardien dans tout cela! Pas même un chien!... Si vous me permettiez de vous prêter «Tibère».

--Tibère! Mais il ne voudra pas rester, il se sauvera chez vous.

--Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de Tibère. Le voulez-vous? Pour vous garder.

Harry prit un air tendrement pathétique en disant cela,--tellement que madame Meryton ne put s’empêcher de dire--bien doucement aussi:

--Que vous êtes bon!

Il y eut un silence très-doux, très-favorable à l’éclosion des plus tendres sentiments, dans la grande pièce mystérieuse avec le seul bruit du grand feu de bois.

--Ah! si j’avais le droit de veiller sur vous, murmura Rosing, si j’avais l’immense bonheur de Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas une heure, pas une minute, pas une minute!

Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement son mari se montrait bien peu digne de la garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser seule dans un moment si dangereux, c’était vraiment la désigner comme une proie; elle se voyait réduite à prendre les avis d’un étranger!

C’était une position bien pénible! On ne l’aurait pas cru, à la voir renversée dans son grand fauteuil de chêne sculpté, la tête appuyée contre le petit coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la dureté artistique; et sur un tabouret à trois pieds (non moins vieil anglais) Harry Rosing en face d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de sa châtelaine.

--Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.

--C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.

--Promettez-moi de vous rassurer; je vous amènerai Tibère tantôt.

--Oh! venez dîner.

--Le voulez-vous?...

Quelle intonation! Quelle âme dans cette simple question!

L’intonation était si profonde que madame Meryton ne put répondre que:

--Huit heures, vous savez.

--Comptez sur moi, et j’organiserai tout... tout... pour votre repos... darling!

Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il était superflu d’indisposer un homme qui se consacrait à sa sécurité; et chez une nature aussi artiste que celle de Harry Rosing les expressions de ce genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient avec un autre. Aussi le regard de madame Meryton ne contenait pas le moindre reproche. C’était au contraire un regard plein de mansuétude, un regard qui faisait appel à tous les plus nobles sentiments de Harry Rosing, et il se promit d’y répondre. Il pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait lui donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il n’en fut pas trop surpris, mais il en fut ravi. La position qu’il venait de prendre était admirable. Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand jamais, un pareil concours de circonstances ne se trouverait réuni; il en profiterait aussi vrai qu’il était Harry Rosing, et que sa charmante voisine s’appelait Griselda.

Restait le retour possible du mari pour les surprendre?... Mais était-il bien sûr que l’honnête Fred eût machiné cela?... Une fois introduit dans la place, l’important était d’en profiter.

La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la morale, envoya précisément chez madame Meryton, ce jour-là, des personnes qui trouvèrent intéressant de l’alarmer.

--Dear Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie Ray, est-ce que vous n’avez pas horriblement peur?... vous êtes tellement isolée! Et vous savez? on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont la figure noircie... j’ai dit à Johnnie que je voulais qu’il achète un revolver. Avez-vous un revolver, Griselda?

--Mais non.

--Vous devez en avoir un. Je trouve que votre mari est cruel de vous laisser seule dans un pareil moment. A votre place, darling, j’aurais un revolver.

Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame Johnnie s’envola pour porter ailleurs les risques et périls de madame Meryton.

Des fenêtres de Raphaël house, on n’apercevait rien, pas une lumière, rien que le brouillard et la silhouette vague d’un arbre. Dans le housekeeper’s room, en prenant leur thé, madame Blayn et les deux satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient raconté des histoires terribles. Quant à madame Meryton, la vue du brouillard, le silence absolu qui régnait depuis que sa dernière visite était partie, l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Les affreux récits qu’elle avait lus le matin, de fenêtres escaladées, d’hommes marchant sur leurs bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie, tout cela lui revenait avec une force incroyable. Heureusement que Harry Rosing allait venir dîner avec elle. Il amènerait Tibère, et elle sentait que, d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une énorme consolation.

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