‹ Mylord et MyladyChapitre 44 sur 62 · III

III

Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch! Grace avait sensiblement modifié sa coiffure et sa toilette; elle était vraiment jolie, ainsi modernisée. Elle accueillit assez bien le Révérend Ambrose, mais chose singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté à son presbytère. Mais il était là, et tout le monde lui faisait bonne mine; cette charmante réception lui déliait la langue, et il fut bientôt engagé dans une conversation animée avec Sir Rupert, qui paraissait prendre grand plaisir à cet entretien. Il y a des choses évidemment faites pour être dites en très-petit comité; toutes les belles théories du Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de pigeons et les ris de veau perdaient infiniment; Grace était agacée de l’entendre développer ses idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître à fond; il interpellait amicalement le Révérend et remplissait en même temps son assiette de gros morceaux.

--Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que vous avez beaucoup embelli le presbytère, si... si... encore une tranche de ce pâté.

--Lady Frances est trop indulgente, et le Révérend Ambrose salua avec grâce, j’ai en effet fait quelques changements, capitaine Roberthon: je ne puis exister au milieu de certaines couleurs.

--Vraiment!

--Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin absolu d’idéal. Et l’assiette du Révérend Ambrose se vidait lentement.

--Comment l’entendez-vous? dit Rupert, comme pris soudainement d’une violente curiosité pour l’idéal.

--Le «Beau», capitaine Roberthon, et tout ce qui nous élève au dessus des misères et des nécessités de la vie; l’Idéal parfait serait de vivre dans un désert, entre un palmier et une source pure; mais, hélas!... Et le Révérend Ambrose soupira pendant qu’on lui enlevait son assiette.

--Très-curieux! dit le capitaine, tout en découpant l’énorme selle de mouton placée devant lui; et alors certaines nuances...?

--Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le soutiens, et se tournant galamment vers Lady Frances et sa fille aînée, ces dames me comprennent, j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates... ceci avec un regard à Grace.

--Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon cher monsieur, que vous ne pensez pas comme tout le monde.

--Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère... c’est trop, je vous remercie. Et ici, le pontife de l’idéal se décide à accepter sa part de mouton. Je m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes les actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers, terriblement...

--Vous ne chassez pas, je suppose?

--Non certainement, je ne chasse pas, je vous en demande pardon, mais je considère la chasse comme un amusement barbare, et je ne comprends pas... Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je vois que vous paraissez surpris, mais si vous voulez me faire l’honneur de m’écouter...

--Oh! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez, répond Sir Peregrine avec plus de franchise que d’amabilité, et il se retourne vers Grace, avec un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la pauvre fille au supplice aurait voulu rentrer sous terre...

Pauvre Grace! combien elle regrettait d’avoir refusé l’offre que son frère lui avait faite, ce jour-là, de la faire monter sur un de ses chevaux, qui sautait comme un oiseau et portait admirablement une dame! Mais elle avait dit non, et il est bien difficile de revenir sur certains refus. Le soir, Sir Peregrine, son frère et une de ses cousines qui les avait accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur journée. Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine ni aussi gentille ni aussi agréable à regarder que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait, cela prouverait qu’elle avait quelque sympathie pour lui, et il ne se cachait pas qu’il en deviendrait facilement amoureux; il songeait à se marier, et une fille de bonne maison, jolie et bien portante était tout juste ce qu’il lui fallait. Grace était tout cela, et il résolut d’en courir la chance.

Grace fit quelque façon; mais Sir Peregrine lui dit naïvement:

--Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir? Et réservant l’approbation certaine de Lady Frances, ce fut chose convenue.

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