IV
Grace va chasser!... C’est sa première pensée le lendemain en ouvrant les yeux, et elle constate avec bonheur que le temps est à souhait! Ils partent tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa fille aînée en voiture.
Le rendez-vous est dans une clairière au bout d’une grande allée de charmes, en face d’une vieille bâtisse moitié ferme moitié château. On arrive de tous côtés; Grace est heureuse et animée, et quand enfin on lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes après, la fanfare joyeuse de leurs voix dit qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi!... Il la mène bien, mais la ménage, et elle a un plaisir extrême à l’entendre lui faire quelques brèves recommandations, pleines de bonté et d’autorité à la fois... Décidément, c’est un homme, celui-là!... Et elle aspire la vie, l’air, l’amour, tout à la fois!...
C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à peine une heure et demie. Mais que cette heure et demie a fait faire de chemin à l’intimité de Grace et de Sir Peregrine!... Quand ils rentrent à Roberthon-Manor, ils ont tous deux quelque chose de triomphant, et, malgré le brouillard qui tombe, ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid!...
Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui; l’ennui, la solitude, un vague pressentiment l’avaient fait sortir et s’en aller au-devant des chasseurs. Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule, et lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces derniers jours. Il avait l’air fort triste et fort peu brillant, quand, un gros parapluie sous le bras, il rencontra la chasse.
A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait à lui parler, au lieu de l’éviter, vint droit à lui. Elle écouta d’abord patiemment quelques phrases vagues et tendres.
--Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui qu’on aime? lui dit-elle sérieusement.
--C’est un devoir; agir autrement est un sacrilége.
--Et si cela fait souffrir quelqu’un?
--Le devoir reste le même, dit le Révérend Ambrose. Aucun sacrifice n’est trop grand quand le cœur parle!
Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un air innocent:
--Ah! que vous me faites du bien, que je vous remercie! J’épouse Sir Peregrine...
Puis, comme il restait abasourdi:
--Mais nous resterons amis...
Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre Ambrose réfléchir à l’inutilité de convertir les jeunes filles à l’Idéal!
Heureusement, Fra Angelico lui reste!