‹ Mylord et MyladyChapitre 46 sur 62 · L’AMBITIEUSE - I

L’AMBITIEUSE - I

Ce fut avec une certaine surprise que la galerie se vit forcée de constater que le jeune Blunt Hay, membre du Parlement pour Berleyho, paraissait extrêmement «dévoué» à Lady Mary Boyd et qu’elle semblait s’en apercevoir sans déplaisir. Ce n’est pas que Lady Mary fût jugée au-dessus des coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement à des gens très-différents, et ne s’exerçaient guère qu’avec les ministres d’État présents ou à venir. Les petits billets que Lady Mary échangeait volontiers avec eux traitaient des graves affaires du Gouvernement et de celles de son parti--Lady Mary en était une des étoiles et un des plus fermes soutiens; elle avait toujours aimé la chose publique au-dessus de tout--et le grand mérite de M. Boyd, son mari, avait été, non pas d’être bien de sa personne, parfaitement né, et fort riche, mais de passer pour un des membres du Parlement les plus sérieux, et destiné sans nul doute à atteindre tous les honneurs politiques. Le voir ministre était le but de la vie de sa femme; pour cela il fallait actuellement deux choses: que le ministère existant fût renversé, et que Sir Charles Swamp, le leader écouté de l’opposition, fût appelé à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la compagne idéale d’un homme politique; elle trouve parfait que les séances de la Chambre retiennent son mari jusqu’à trois heures du matin; n’envahit jamais le study, où, à peine levé, il pioche les livres bleus, jaunes et verts, et de tout son pouvoir aide à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux et acharné, sait que le côté mondain n’est pas son fort, mais il s’en remet à sa femme qui a fait de leur maison une des plus agréables de Londres, et qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies inédites, pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes hommes du parti trouvent chez elle un bon accueil; elle a un tact particulier pour réveiller en eux le goût de la vie politique, et quand une question quelconque passionne ou occupe M. Boyd, elle fait son affaire d’y convertir le plus de monde possible. Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour où Victor Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup d’amis derrière lui... Or, Lady Mary veut que ce soit dans le plus bref délai possible; c’est pour cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles Swamp, lui a parlé de la nécessité de tenir bien en main une personnalité indépendante, comme ce jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment déplacer une majorité, elle s’est appliquée à en faire son serviteur et son allié.

Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop bien réussi; d’habitude les jeunes du parti se contentent de l’adorer comme une divinité très-imposante; mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition est extrême, et qui a compris tout de suite tous les avantages que peut lui donner une préférence de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse. C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver; aussi avide de pouvoir que Mylady elle-même, il se demande si une femme comme elle ne serait pas le levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec Lady Mary, il calcule les possibilités d’un enlèvement suivi de divorce et de mariage réparateur! Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent pas d’écouter d’un air touché les assurances de Lady Mary, qui, sachant Hay ambitieux, lui promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses amis.

Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit d’amener le jeune Hay au sentiment de la discipline, et d’en faire un allié solide, Lady Mary trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu trop la mine d’oublier leurs positions respectives; elle se résout de l’y ramener, et pour cela se décide d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi; elle invite Hay à un de ses célèbres dimanches, entre trois et six.

Ces réceptions étaient absolument fermées, et il fallait y être nominativement prié; le jeune homme, au lieu de paraître comblé comme elle s’y attendait, répondit en badinant qu’une promenade à Richmond seul à seul avec elle serait plus son fait! Lady Mary en stratégiste sérieux le laissa dire sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il l’aurait vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de prendre un autre ton.

Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, arriver le dimanche suivant, vers quatre heures, un jeune homme à lui inconnu! Ce blanc-bec passa devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre valets de pied sans manifester le moindre embarras; il se laissa indiquer silencieusement l’escalier par le gravissime maître d’hôtel, et en haut de la dernière marche donna son nom avec flegme au «groom of the chambers», qui, la nuque inclinée, paraissait attendre une sérieuse confidence. La porte du sanctuaire s’ouvrit: c’était la grande galerie de tableaux; Lady Mary était assise au milieu, en face d’un superbe Corrége qui en faisait la gloire. A chaque bout de la galerie une large fenêtre en baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des marbres antiques et des fleurs rares.

Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés rangés avec symétrie, enfin un cadre absolument sévère et imposant; une douzaine de personnages à mine grave étaient assis autour de Lady Mary parlant à voix basse. A la vue de Hay, un léger étonnement parut sur leur visage. Le tout-puissant Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre tenait par la boutonnière de sa redingote Tom Tongue, le grand pontife du journal l’Avenir, leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant--puis ce fut tout, il n’y eut pas la moindre interruption dans l’entretien.--Lady Mary ne détourna même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette grande galerie, épreuve qui en avait troublé de très-braves.

Mais celui-là n’en parut pas seulement ému; il alla droit à Lady Mary, se tint debout devant elle jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main et lui sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, croisa ses jambes, écouta ce qui se disait et au premier ralentissement de l’entretien s’en empara, parlant haut, et discutant les pour et les contre avec une décision pyramidale.

Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux surpris à tant d’assurance, et d’étranges soupçons leur passaient dans l’esprit! Tous plus ou moins étaient amoureux à leur manière de Lady Mary; elle était leur possession collective, leur aimable divinité, et ils trouvaient fort mauvais qu’un étranger pénétrât dans le sanctuaire. La bienveillance qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune homme d’avenir diminuait singulièrement, et Sir Charles Swamp lui-même quitta son embrasure de fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée à être écoutée donner deux ou trois démentis à ce disciple trop émancipé.

Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de sphinx; et à vrai dire, elle ne savait elle-même ce qu’elle éprouvait. Elle n’était pas indifférente à ce feu et à cette hardiesse; et malgré elle les comparait avec la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient ordinairement... Peut-être de légers regrets étaient-ils au fond de son cœur?... Si elle avait rencontré plus tôt un garçon comme celui-là?... Mais ce n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide de ce qui l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à ne pas intervenir, le moment vint où, sentant l’aigreur arriver, elle s’y vit contrainte--et sur un mot d’elle--à sa presque confusion, Blunt Hay changea son ton, prit un air de déférence et ne sembla attendre que ses commandements.

Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. Sir Charles Swamp lui dit en particulier quelques mots sur leur «jeune ami», et ces quelques mots voulaient dire qu’on ferait bien de le tenir à distance. Le jeune ami s’en alla tout seul, la tête haute, saluant en égal, et recevant des saluts aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son éloquence.

Lady Mary est infatuée! cette douloureuse conviction s’empara de ce petit cénacle; on causa ce soir-là et de la lutte qui allait s’engager, et de la nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant personnage qui, débutant dans la vie politique, prenait l’assurance d’un vétéran!

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