III
Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu une carte pour le bal de la duchesse de Hightone. Ces bals étaient les plus vantés de Londres; tout y était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le dessus du panier en tout genre, et elle s’abstenait d’inviter ses proches parentes, si elles avaient le malheur de posséder une fille laide. La duchesse voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et regardant sa salle de danse, dire d’une voix assurée: «Rien que des jolis visages!»--et ces jolis visages, elle ne voulait les prendre que parmi la crème fashionable. Lizzie Dally était, depuis longtemps, dans les bonnes grâces de la duchesse; celle-ci l’avait quelquefois totalement oubliée pendant un an ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en comptait pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des félicités de sa vie; elle était cependant inquiète pour le bal, et ce fut pour elle une joie profonde, quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston, elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un véritable respect pour son chaperon.
--My dear, dit la vieille demoiselle à sa jeune amie, vous verrez chez cette chère duchesse tout ce que Londres peut offrir de mieux en fait d’hommes: c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme il est probable que vous n’en aurez pas une autre, je vous conseille d’en profiter. Quelle robe mettrez-vous?
La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire fut demandé, pour l’occasion, à Sir Guy Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.
Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux femmes; parmi la ribambelle de cartes d’invitation qui s’étalaient autour de la glace du salon de Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était noblement apparente. Les jeunes gens timides qui venaient prendre le thé à cinq heures chez Miss Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus d’eux; elle était décidément la beauté de la saison, et dans ce cas, la fière duchesse faisait invariablement des avances; il fallait que la «beauté» fût vue chez elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui envoyait une invitation, qu’elle savait d’avance acceptée avec transport.
Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally avait passé son teint au jaune d’œuf, s’était lavé le visage dans tous les kalydors connus, et se préparait à être charmante pour sa part. Kate Rynaston devait être tout en blanc, et Miss Dally pensa qu’une toilette rose serait d’une opposition heureuse; Kate avait un immense bouquet de muguets et de jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.
A onze heures et demie, elles partirent, Miss Dally véritablement éblouissante sous ses diamants et son rouge, et Kate Rynaston absolument ravissante. Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux pour voir sur le vif comme il est agréable d’être duchesse, lui rappela leur signal convenu, et qui mettait Kate au courant du degré d’amabilité auquel elle pouvait se laisser aller avec les hommes qu’on lui présentait: l’éventail au menton, bon à rien; à la bouche, médiocre; touchant le front, excellent. Grâce à un petit coup d’œil donné, de temps en temps, à son chaperon, Miss Kate était sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles traversaient le square, déjà encombré, et se dirigeaient vers la marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse, Miss Dally laissa tomber cette flèche du Parthe: «Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés de ducs; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout, point de cadets!» Et, pénétrées de cette pensée, elles descendirent de voiture.
Elles mirent pied à terre devant cette marquise toute garnie de fleurs et laissant apercevoir, par la porte grande ouverte, la région de lumière et de musique; il leur semblait entrer dans l’empyrée. Des deux côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse, se pressait, essayant de dévorer du regard l’apparition, entrevue un instant, et dès que la voiture s’éloignait, faisait un mouvement en avant pour suivre des yeux la femme qui entrait et se perdait, au milieu d’autres, dans le hall magnifiquement éclairé, et rempli de valets de pied poudrés, majestueux, superbes, leur livrée blanche éclatant contre le fond rouge sombre, illuminé de centaines de bougies.
Monter cet escalier dans cet appareil, précédée de la beauté que tout le monde regardait, quel délicieux moment pour Miss Dally!... Ce n’étaient que sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et des autres...
Enfin elles arrivent. «Miss Dally! Miss Kate Rynaston!» sont annoncées à haute voix et se trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec un sourire charmant; au premier coup d’œil, Kate lui a plu; une très-profonde expérience de la vie n’a laissé subsister chez la duchesse un respect réel que pour trois choses: la beauté, l’argent et le rang; elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste; et elle aime la beauté chez les autres. Aussi Kate rougit de bonheur quand Sa Grâce lui dit, en lui donnant le bout des doigts: «Very pretty», et passe à d’autres.