IV
En un instant Miss Dally et Kate sont entourées; tout le monde veut danser avec la jeune fille, et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi ceux qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A sa vue, elle lève son éventail, s’en frappe légèrement le front et regarde sa jeune amie d’un air ravi! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé! Cette perspective ravissante met Miss Dally de si bonne humeur qu’elle accueille avec une bienveillance inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis, charmant garçon, gai, amusant au possible, mais cadet de cadet et dépensier comme un millionnaire. Kate Rynaston et le jeune Edmond Fitzhewis se connaissent un peu; celle-ci a même pour ce mauvais sujet, dans le secret de son cœur, une préférence assez tendre. Mais Miss Dally est convaincue que, venant manifestement de faire la conquête de l’héritier d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en tête. C’est donc avec une surprise mêlée d’horreur que quelques instants après, elle voit Kate au bras d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, avec un air d’entente tout à fait déplorable, ils lui annoncent qu’ils vont prendre du thé. Miss Dally sourit, bien entendu, mais laisse tomber son éventail, et une seconde après hèle un cavalier, timide jeune homme par qui elle se fait conduire dans le salon où l’on prend le thé. Là, elle a la douleur de voir assise dans un coin et flirtant de la manière la plus évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et future duchesse, qui a encore l’aplomb de lui sourire. Lord Glen est là aussi regardant le groupe d’un œil jaloux; miss Dally est exaspérée; il ne sera pas dit que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront sous ses yeux! Elle appelle Lord Glen d’un signe, et sans se soucier le moins du monde de la petite personne qui prend du thé sous sa protection, elle demande au jeune Lord derrière son éventail s’il danse le cotillon avec Kate. Il rougit, balbutie, dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.
--Ah! je croyais; je sais du moins qu’elle l’espère d’après un mot, mais si vous êtes engagé?...
Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir à côté de Kate, sans se soucier le moins du monde des airs furieux du cadet. Un instant après, comme Miss Rynaston était réclamée par un autre danseur, la vieille demoiselle retint par la manche le jeune Fitzhewis qui faisait mine de s’éloigner d’un air grognon, et à sa grande surprise lui dit nettement, et d’un ton de bonne humeur:
--Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.
Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, s’assit familièrement et regarda Miss Dally bien en face.
--Oh! vous savez je n’ai pas peur de vous; je sais très-bien, mon cher garçon, l’histoire de vos petites dettes, et je ne veux pas que vous fassiez la cour à ma beauté.
--Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi?
--Oui, mais cela ne me plaît pas; et puis vous avez trop d’esprit, Fitzhewis, pour vous marier, sans autre revenu que l’amour, et rien du tout chez le banquier.
Ces allusions directes à l’état de ses finances ont toujours le don d’attrister Fitzhewis; elles lui rappellent que s’il n’a rien chez le banquier, comme l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup de spécimens de sa signature chez les usuriers.
--Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait une femme riche?
--Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si vous en prenez la peine. Donnez-moi le bras maintenant, je vous prie, car nous nous compromettons.
Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui faisant en plaisantant des compliments sur sa robe rose, Fitzhewis se disait involontairement que si elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme riche qu’il lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait qu’il devait être difficile de faire de la peine à cet aimable garçon. Et elle plaignait un peu sa pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement bègue.
Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit de plusieurs côtés des compliments voilés, sur la conquête de sa jeune amie, car Lord Glen, ce bienheureux fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, et Miss Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il a invité Kate pour le cotillon! Elle, Kate, aimerait mieux le danser avec «un autre», et elle a promis à cet autre de descendre souper avec lui; c’est une légère consolation. Décidément la pauvre Kate n’est pas aussi raisonnable qu’elle le voudrait elle-même, et Miss Dally surprend des regards tout à fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis; mais elle veille, elle, le chaperon providentiel, et elle sera à la hauteur de la situation! Elle a déjà organisé son plan: elle sait le jour où elle invitera Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au Royal Academy, à Hurlingham; elle a calculé le temps qu’il faut pour l’amener à poser la question, et elle n’en sera détournée absolument par rien! D’une façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis! Il est vraiment scandaleux que ce petit cadet nuise au triomphe de sa jeune amie! A la grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally prier Fitzhewis de venir goûter le surlendemain!...