I
La masse rouge de Marlborough-House se détache doucement sur un ciel doux et légèrement voilé; les arbres de Saint-James Park ont cette incomparable verdure anglaise, molle, profonde, humide; les grandes pelouses s’étendent au loin, ondulant sous les effets de lumière, la terre arrosée sent bon... C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux Parc, dominé par cette simple maison princière, entourée de son grand mur de briques ternes; les nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs, resserrés par le milieu, à la mode anglaise, par des rubans roses et bleus, ont un air de vie heureuse, et dans le parc même, à cette heure charmante de la journée, quand la grande chaleur est passée, il y a quelque chose de particulièrement doux et apaisant. Là-bas, gronde furieusement la vie active et débordante; ici, tout en restant brillante et vivante, elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et bas. C’est un charme de venir là en voiture, se ranger sous les vieux marronniers, au milieu de centaines de voitures, pour attendre le «Meet» du «Four in hand Club». Vers quatre heures, les voitures débouchent dans le Parc, celles-là venant du côté de Grosvenor Place, les autres de Saint-James’ street; toutes sont découvertes, et la plupart sont bien remplies; beaucoup de jeunes femmes jolies, étonnamment élégantes, vêtues des couleurs les plus claires; la tête très-droite, le regard très-assuré, ayant la plupart, comme accessoires complétant l’élégance de l’ensemble, un ou deux beaux enfants parés, et un chien gigantesque au regard sérieux. Toutes les voitures se rangent en files pressées dans la grande allée du bas, d’où l’on verra le mieux le défilé de tout à l’heure; les cavaliers arrivent au petit galop; les femmes à tournure d’éphèbe, leur étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur corsage. Les hommes ont presque sans exception le revers de l’habit fleuri; l’air de fête est général, et bien marqué du reste dans les réunions anglaises, qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le mépris parfait de la température extérieure.
Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et dès avant cinq heures paraît le premier drag; l’un après l’autre, ils arrivent suscitant des émotions et des commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous conduits par des visages connus. Aussi, on discute avec passion les mérites des bais, des alezans, des gris qui composent les différents attelages et ont chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la route qui mène à Orléans-House, il n’en est pas de plus parfaitement mis au point que celui de Sir Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus pures joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége de son grand drag à caisse jaune, ayant devant lui les trois bais et l’alezan qui composent son train. La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être un cocher incomparable, et un strict observateur de tous les vieux canons qui, il y a cinquante ans, étaient un article de foi sur «la Route». Très-bon garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et le col des «mashers» du jour, et se sait et se croit assez séduisant. Quantité de jeunes personnes le regardent avec bienveillance, et lui-même a le cœur assez tendre. Chaque année, on croit qu’il va se marier; chaque année, l’heureuse élue qu’il invite à prendre place à ses côtés sur son drag se flatte d’être sûre de son fait; mais invariablement, on revient sans que Sir Thomas ait pensé à autre chose qu’à ses chevaux, et son choix définitif se trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment ajourné, par les soucis que lui donne le perfectionnement de ses attelages.