V
On a passé Cromwell-Road, on roule hors de Londres.
Il y a un charme tout particulier à traverser la campagne anglaise; les habitations ont quelque chose de si vivant et de si avenant! On a vite laissé derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et à mesure qu’on avance dans la vraie campagne, les habitations se font de plus en plus confortables; cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en «bow», et leurs pelouses incomparables, éclairées de massifs aux vives couleurs. Puis ce sont les grandes villas avec leurs «meadows» et leurs «paddocks» où s’ébattent librement les chevaux; nulle part de murs; rien que des barrières de bois, auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants et toutes les maids d’une maison. Puis les rues de village avec l’artisan sur le pas de son cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable baby à moitié nu sur le bras. Au seuil des «inns», à la grande enseigne ballante, aux fenêtres à petits carreaux avec leurs pots de fleurs fleuris, tout un monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec un air connaisseur. Puis les «turnpikes» qui s’ouvrent au bruit de la trompette; les montées pendant lesquelles il est plus facile de causer; les descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand harnais lâché et flottant, et les petits chocs inévitables.
Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se fait partout sentir; la vue de tant de nids où tout le monde paraît heureux, car il n’y a pas à dire, la vue superficielle des choses indique plutôt le contentement et la joie, émeut Sir Thomas, habituellement plus maître de lui-même. Il ne peut s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on pourrait être très-heureux dans un de ces petits cottages, dont les habitants, la fulgurante housemaid à bonnet de tulle y compris, se dérangent de leur thé ou de leur dîner pour les admirer. Ces visions de bonheur économique chassent les autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été parfaitement élevée et qu’elle s’entendrait sans doute admirablement à tenir sa maison, et il la regarde avec d’autant plus de douce bienveillance qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois bais et l’alezan, à qui elle adresse par leur nom et à voix basse (ce qui arrive parfaitement à Sir Thomas) les adjurations les plus câlines; c’est: «Well done, Vesta!... go, you noble Tancred!...» Et ce sont des commentaires sur leur allure, leur courage...
Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente bonne humeur; il a observé qu’un des leaders de Saint-Médard n’est pas irréprochable, et Edith se rappelant un détail de la conversation de Lady Charlotte, lui a fait remarquer que les noirs du duc de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils avaient un filet sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes pertinentes; elle a fait attention à la taille parfaite des chevaux, et à l’apparence générale de solidité et de «business» qui caractérise le drag de Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que c’est la première qualité de ce genre d’attelage, destiné avant tout à faire son service sur la route.
Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse; comme il se trompait en la croyant indifférente et ignorante! Ferme maintien des chevaux de volée aux descentes, maître coup de fouet également partagé aux montées, difficultés vaincues aux tournants, à chaque occasion, Edith laisse échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance des choses chevalines. Charlotte ne parlerait pas mieux!
Sir Thomas est ravi; jamais aucun rendez-vous du «Four in hand Club» ne lui a paru si agréable; quant à Edith, elle jette de temps en temps un coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, et trouve que la poussière du chemin a un goût délicieux.