III
Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre la vérité?
Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut accordée.--Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage. L’histoire de la rencontre des deux hansoms s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.
Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un siége.
A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady Gwendoline était extrêmement imposante.
M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet égard.
La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:
--Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.
Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa des embarras d’argent, la nécessité absolue d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents... une courte visite... ils le désiraient beaucoup...
--Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce déplacement?
Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.
--Cela a l’air de vous ennuyer?
--Extrêmement!
--Je vous serais pourtant très-obligé...
--Combien de temps là-bas?
--Une dizaine de jours.
Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:
--Eh bien, j’irai.
Et voilà comment la rencontre de deux hansoms a eu pour résultat de coûter d’abord:
Dix mille livres à M. Vancouver père;
Une parure pour sa belle-fille;
Deux poneys pour les enfants;
Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;
De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.
Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.
DANCING